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Off Avignon 2024, les amours retrouvées

deFranck Halimi
11 juillet 2024
dans En scène, Festivals, Franck Halimi, L'Équipe
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Lou Casa Une histoire d'amours Photo ©Arthur Enselme
Lou Casa Une histoire d’amours Photo ©Arthur Enselme

8 juillet 2024, Avignon, Théâtre de l’Arrache-Cœur, puis Théâtre Transversal

Par Franck Halimi,

Quand le merdier ambiant que traverse la société française s’articule avec le gros bordel qu’est le Festival Off d’Avignon dans une année où les Jeux Olympiques viennent bouleverser le calendrier habituel, il faut vraiment s’organiser pour s’y retrouver au milieu des 1683 spectacles à l’affiche chaque jour. Aussi, cette année, me suis-je fixé un cadre particulier pour les chroniques que je vais avoir le plaisir de vous proposer tout au long de ce festival : entrelacer dans un même mouvement 2 spectacles qui auront su me parler avec ces 2 écritures singulières que sont la chanson et le théâtre. Et pourquoi donc êtes-vous en droit de vous demander ?

Hé ben… juste parce que cet angle-là m’intéresse et que ça m’amuse !

En ce lundi 8 juillet 2024, lendemain de résultats d’élections inqualifiables, et pour débuter mon Festival Off, me suis-je laissé guider par le vital besoin de mieux respirer. Et cette quête d’un di-oxygène de meilleure qualité articulée au jeu du hasard m’a conduit vers 2 spectacles dont le moteur et le carburant sont l’amour… ou plutôt les amours.

J’ai rencontré Marc Casa au Festival « Barjac m’en chante » l’année dernière et j’avais été intrigué par sa façon d’être en scène et dans son rapport au public. J’avais un peu creusé l’affaire en le questionnant le lendemain de son passage dans la Cour du Château, lors des Rencontres de 11H moins 11 que j’animai, et puis nous avions continué à deviser ensemble tout au long du festival. Aussi, quand je me suis aperçu que, pour la 1ère fois cette année, il allait « faire le Off d’Avignon » à l’Arrache-Coeur avec un nouveau spectacle entremêlant reprises et compositions originales (les jours pairs, en alternance avec son déjà rodé « Barbara & Brel » les jours impairs), ai-je été illico tenté par la proposition.

Et d’emblée, le public est happé par une voix off qui nous dit que, selon les Grecs de l’Antiquité, il existe 8 formes d’amour (érotique, affectueux, familial, ludique, désintéressé, de soi, durable et obsessionnel). Cette voix off nous les cite donc une par une, pendant que le bassiste (Julien Aellion) et le claviériste (Stéphane Gasquet) s’installent et installent une ambiance musicale délicate et entêtante. Et puis, arrive sur le plateau ce grand mec (il fait plus de 2m) avec son naturel drolatique et sa volonté manifeste de tisser un lien convivial avec le public, en entonnant cette curieuse chanson de Arlt intitulée La rouille : « Tu te tiens là, je me tiens ici. Cette cigarette nous tient lieu de pont. Tu te tiens là, je me tiens ici.«  Rendant ainsi, dès l’abord, toutes ces amours aussi insaisissables que cet élément évanescent qu’est la fumée : quel programme !

Et de reprises très surprenantes (comme Vous les femmes de Julio Iglesias, Beaux pains dans la gueule de Maggy Bolle ou Que je t’aime de Johnny Hallyday : les arrangements sont vraiment formidables !) en compositions originales (Sur les tâches : « Sur les tâches de douceur sur ta peau, je prends mon temps, je divague sur les plaines et les vagues et les pores de ta peau. Sur les crises de tes tourments enfouis que tu reportes sur mon cerveau, mon cœur, ma peau, tu te sens mal ; tu me fais mal, tu me déchires.« ), on voit parfois apparaître Brel chez les Doors.

Je m’explique. Avec ses projets, Lou Casa poursuit une ambition immense : pouvoir partager les beautés qui le touchent pour ne pas être botté en touche. Cet indicible besoin d’être aimé pour ce qu’il fait, à défaut de l’être pour ce qu’il est (OK, je fais peut-être de la psychanalyse de zinc…) rend son parcours et ses prestations ô combien attachants. Je crois comprendre ce qu’il recherche au travers de son travail et cela me touche profondément, malgré ce que d’aucuns peuvent parfois prendre pour de la maladresse ou de la mâle adresse… Mais, sa sincérité n’est certainement pas à mettre en doute !

De plus, il a un sacré bon goût (je n’ai pas parlé de ses reprises de Camelia Jordana, Higelin et Barbara, ni de ses autres compositions comme Ton visage : « Fraternité, qu’a-t-on fait de ton visage ? Tu manques et pourtant nos villages regorgent de toi« ) et sait diablement bien s’entourer artistiquement parlant avec, justement, des univers musicaux navigant avec ferveur du rock’n’roll au blues, en passant par le jazz, le cabaret, ou encore les musiques latines et classiques. Entre la percussion qu’il assène par moments pour nous donner un coup de fouet et la suavité de certaines mélodies qu’il demande au public d’entonner avec lui, Marc Casa nous brutalise et nous caresse alter naïvement, avec sa volonté manifeste de partager ce moment, quoi qu’il en coûte…

 

Samuel Churin Céline Roux Photo ©Matthieu Rapilly
Samuel Churin Céline Roux Lettres à Anne Photo ©Matthieu Rapilly

Je connais Samuel Churin depuis plus de 20 ans et, pour avoir partagé moult mouvements de luttes sociales avec lui, je sais l’homme intègre, intelligent et ô combien humain qu’il incarne au quotidien. Mais, j’aime aussi beaucoup son travail de comédien, que ce soit au théâtre, à la télévision ou au cinéma. Aussi, lorsque j’ai appris qu’il jouait dans le Off, ai-je aussitôt inscrit sur mes tablettes le fait d’aller voir son spectacle.

Lettres à Anne est un montage des échanges épistolaires entre François Mitterrand et Anne Pingeot durant la période 1962 => 1995. Et franchement, j’ai eu du mal à rentrer dans ce spectacle. Non point à cause de la proposition en elle-même, mais du fait de mon statut de spectateur. En effet, mon boulot fait que, actuellement, avec l’association Label Épique, nous travaillons beaucoup dans les quartiers populaires d’Avignon. Et que l’expérience est tellement riche, du fait de nombreux paramètres -tels que la confrontation des habitantEs à la pauvreté et à l’insécurité, les liens puissants qui unissent les intervenants de nos actions d’éducation populaire et les familles après 5 ans de relation intense, la compréhension mutuelle qui nous unit,…- que j’ai des difficultés à me détacher de ce que j’ai choisi comme étant une priorité dans ma vie. C’est la raison pour laquelle aller voir du « théâtre bourgeois » m’est soudain apparu absurde et frivole.

Et pourtant… « je me suis bien fait avoir » ! Car la beauté du texte de Mitterrand & Pingeot, leur incarnation sensible par Samuel Churin & Céline Roux, la subtile mise en scène d’Alice Faure -fondant les sobres mais touchantes chorégraphies de Mariejo Buffon dans la musique légère mais prégnante de Niki Demiller (où les cordes s’accordent), dans des parenthèses dansées bienvenues (où les corps s’accordent) pour laisser respirer les mots et les idées (où les désaccords s’encordent)-, le tout intelligemment mis en lumière par Mona Marzaq, hé ben, toute cette complexe mais raffinée proposition a bel et bien eu raison de mon état d’esprit réfractaire du début ! Pour littéralement me faire plonger dans cet entrelacs à la fois simple et implexe des sentiments et ressentiments amoureux.

En effet, les différentes étapes d’une relation sentimentale intense y sont dépeintes avec une langue d’une beauté rare, digne des grands classiques du théâtre, où l’on entend avec clarté et gourmandise l’immense culture d’un Mitterrand tiraillé entre la puissance du pouvoir politique et l’impuissance épisodique du François amoureux. Mais, tout au long des 1.200 lettres qu’il écrira à Anne, on voit également se façonner la personnalité d’une femme qui, au fil du temps et de ses missives, va voir la jeune fille timide littéralement se métamorphoser en amante passionnée, en femme forte, en professionnelle brillante, en mère courage et en féministe convaincue et convaincante !

Et Céline Roux incarne avec beaucoup de tact et d’engagement toutes ces femmes en une avec un naturel confondant. Comme si le fait d’être magistrate judiciaire et adjointe de la Défenseure des Droits Claire Hédon faisait en sorte que son autre vie professionnelle vienne irriguer son métier de comédienne. Et c’est vraisemblablement l’une des raisons pour lesquelles elle a choisi Samuel Churin comme partenaire de plateau, tous les 2 ayant décidé de mettre leur intelligence, leur savoir, leur savoir-faire et leur aura au service d’un combat indéfectible et solidaire auprès des plus fragiles d’entre-nous 

Et c’est, encore une fois, le verbe qui va servir de trait d’union et éclairer d’une lumière successivement fragile ou crue un lien tressé par le temps et les épreuves de la vie. Et je ne sais pas résister au plaisir d’en partager un extrait, fort révélateur de l’attention et de la tension conjuguées dans ces amours tourmentées.

François : « Je t’aime assez pour que tu aies ta vie et pour que tu la construises. Je bronche cependant quand tu tranches avec arbitraire et un peu de méchanceté : construire ta vie, c’est me quitter. Ta vie est aussi cet éveil, ces délires, cette entente, cette plénitude que nous avons en nous, sans lesquels tu construirais moins bien aujourd’hui, avec ou sans moi.

Tu as fait une expérience. Au fond, elle a réussi. Tu as été heureuse sans moi. Tu vas me quitter. Ta vie amputée de moi ? Et moi qui respirerais loin de toi ! Est-ce possible ? Il y aura donc un « après » ? Je n’en supporte pas la pensée. Le sang brûle. N’essaie pas de me consoler. Et cesse de croire que l’amour d’une jeune fille de vingt ans avait plus de force et de vérité que l’amour d’un homme déjà engagé sur l’autre versant, cesse de croire que ta pureté était plus pure que mon émerveillement, cesse de croire mon espérance moins vaste que la tienne. »

Anne : « Si « l’amour libre » me prive de maison, d’enfant, d’espoir, de calme, de sécurité, de dignité, il doit au moins… rester libre. Non je n’ai pas de devoir envers toi. Je t’ai appartenu de dix-neuf à vingt-huit ans. Il me semble que c’est assez pour se rendre compte de l’impasse.

Il y aura toujours une intervention, une élection, ou un congrès dans l’air. Moi, j’ai la fatigue, l’inquiétude quotidienne. Si tu m’aimes, tu dois essayer de me rendre heureuse. Et me rendre heureuse c’est t’effacer. Je sais bien que les actes d’héroïsme sont plus faciles à exiger que ceux de renoncement. Il faut pourtant, puisque tu réfléchis souvent à ta vie, que tu mettes enfin en pratique tes plus belles pensées.

Si je te fais mal c’est qu’on ne peut se détacher de quelqu’un qui vous tient les poignets qu’en mordant. Essaye de comprendre. Nous luttons chacun pour notre vie, et puisque nous ne pouvons lutter ensemble, je te demande de me laisser choisir. »

C’est beau comme de l’antique et pourtant d’une contemporanéité folle ! Que ce soit chez Lou Casa ou chez Anne Pingeot/Céline Roux & François Mitterrand/Samuel Churin, toutes ces amours qui nous dépassent et nous traversent, nous entrechoquent et nous caressent, nous calment et nous bouleversent, nous élèvent et nous coulent, nous subliment et nous broient, nous grandissent et nous minusculisent,… que sont-elles d’autre que cet irrépressible besoin de partager l’infiniment grand et l’immensément petit lien qui nous unit avec l’autre, notre semblable si différent dans lequel il est si bon de se fondre ? « Qui trop embrasse, mal étreint » dit le dicton. Pour ma part, je lui préfère « Qui trop embrase, mal éteint ». Car, avec le feu qui couve, tout reste encore possible : entre le fait de se faire des cendres pour des causes perdues ou souffler sur les braises des amours retrouvées, j’ai choisi mon camp, camarade !

Le site de Lou Casa, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit d’eux, c’est là.

Une histoire d’amours – Lou Casa – Théâtre de l’Arrache-Coeur (13 Rue du 58ème Régiment d’Infanterie)
du 04 au 20 juillet 2024 à 17H les jours pairs (relâche les mardis)

 

Lettres à Anne – Compagnie Trop plein de ce qu’il aime – Théâtre Transversal (10 rue Amphoux)
du 29 juin au 21 juillet 2024 à 11H (relâche les mardis)

Teaser Une histoire d’amours 

 

 

 

Tags : FestivalsL'arrache coeurLou CasaNouvellesOff Avignon 2024
Franck Halimi

Franck Halimi

Longtemps considéré comme bon à rien sous le vertigineux prétexte d’être touche-à-tout, se voit surtout comme un humain aux mains nues, dont les idées et la créativité sont des armes de « co-construction massive et de partage ». Outre ses expériences de maître-chanteur, de réalisateur et de metteur en zen, il cumule les aptitudes relatives au travail en équipe, en organisation, coordination, planification et production. Ses qualités de formateur sont reconnues dans plusieurs milieux professionnels (scolaire, étudiant, social et musical). Et il écrit aussi articles et critiques pour le site quotidien le plus lu sur la chanson française, NosEnchanteurs, et fut régulièrement invité sur France Bleu Bourgogne pour sa liberté de parole et son regard non conventionnel sur la société. Mais, là où il s’éclate le plus actuellement, c’est dans sa capacité à relier ses semblables si différents sur des projets originaux et créatifs. En particulier, en sensibilisant des publics éloignés des publics éloignés des arts et des cultures (interventions en milieu scolaire, dans les quartiers, en hôpitaux spécialisés, en EHPAD, en milieu carcéral…), aux problématiques environnementales. Il a même imaginé un concept intitulé « Écologie Populaire » (dite ECO’POP) dont l’objectif est de poser des passerelles entre des binômes écologue/artiste et ces publics particuliers.

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