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Tom Poisson avec Jérome Lifszyc, des oiseaux, des chevaux et des bateaux

deCatherine Laugier
18 janvier 2020
dans Catherine Laugier, En scène, L'Équipe, Nicolas Blanchard
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Tom Poisson photo d'archives à Avignon ©Nicolas blanchard
Tom Poisson photo d’archives à Avignon ©Nicolas Blanchard

Le Petit-Duc à Aix-en-Provence, 23 novembre,
2+1, co-plateau avec Nour

 

Deux façons de mener sa carrière d’artiste : rôder des chansons sur scène puis en faire un album, ou enregistrer des chansons inédites en studio et les défendre ensuite en concert. Tom Poisson a clairement choisi la première méthode pour nous présenter son nouvel album à paraître le 13 mars, « Se passer des visages ».

Nous l’attendions en duo intimiste, dans la configuration d’Avignon de juillet 2018, avec son jeune complice Paul Roman – apprécié en solo la saison dernière au Petit Duc.
Paul étant retenu par un autre projet musical, nous étrennons quasiment un nouveau duo – inauguré au précédent spectacle à Toulon – avec Jérome Lifszyc, joyeux barbu plus extraverti que Paul. Musicien sachant tout faire, il accompagnait déjà Tom en 2016 comme guitariste-comédien-choriste-danseur, dans sa comédie musicale multiforme « Heureux comme les cerfs-volants », électro-acoustique, jouée, chantée et enrichie de vidéo. Jérome a derrière lui, outre ses talents aux cordes et aux claviers, un passé de chanteur « pop poético-réaliste » et de comédien.
Tom se qualifie d’artiste en développement depuis un certain temps déjà – seize ans officiellement et sept albums, jeune public compris, sans compter Les fouteurs de Joie. Il présente son comparse avec humour comme le pire agent double, triple ou quadruple que la variété internationale ait porté, il montrera vite ses capacités d’adaptation.

Même en concert, sans le soutien d’une mise en scène, les chansons de Tom racontent des histoires. A travers quelques titres d’anciens albums, mêlés aux nouveaux, nous reprenons sa vie là où nous l’avions laissée, entre rencontres, séparations, dépendance affective : « Surtout ne t’éloigne pas trop, je tombe chaque fois de haut ». Que faire lorsqu’on rencontre par hasard, dix ans après, son ex partie pour acheter des cigarettes et jamais revenue ? Poser des questions essentielles, voir que finalement on n’a plus rien à se dire, ou retourner à la case départ : « Quelles cigarettes t’as achetées / Combien de paquets tu as fumés finalement ? ».

Si les mélodies sont douces et réconfortantes, prêtes à nous rendre Heureux comme les cerfs volants, les sujets ne sont ni simplistes ni béats, ils suivent avec sagacité les aléas de la vie, cherchent les objectifs essentiels de l’existence, reflètent des actualités inquiétantes : « Essayer d’exister, exilés, légers comme des nuages […] Naviguer […] espérer […] déchirer les grillages […] et briser la cage ». Ainsi dans cette troublante chanson côté féminin, où l’indulgence amoureuse se fait soumission, où la dépendance affective pourrait devenir mortelle sans un dernier sursaut, pour dire « game over » : « J’aurais bien aimé encore marcher / Sous ta pluie battante mon forcené / J’aurais bien voulu trois bleus de plus ».

Jérôme Lifszyc © Tom Poisson
Jérôme Lifszyc © Tom Poisson

Mais plus encore, toutes ces chansons sont autant de carpe diem, d’incitations à ne pas perdre son temps, ni en courant trop vite « On s’agite on court [… ] On voit brûler son existence » ni au contraire en laissant passer les occasions de vivre « pour éviter de te noyer / Finalement tu bois la tasse ». A l’ami on tend la main, à celui sans voix on ouvre la voie, « Tu vas plus pleurer / Tu vas plus gémir / Tu vas voyager / Danser et sourire […] On part, on part, on part ». On fait danser celui qui se cache, sur des rythmes bossa tout ennuagés, sur les doux petits Ou hou hou de Jérome, et on le secoue gentiment : « Toi qui gagnais les batailles / Te voilà épouvantail / A faire fuir tous les oiseaux / Idiot ». Pour l’amante on liste tous les sujets de chanson pour lui en dédier un seul : «  il n’y en a qu’une qui me ramène à toi », la convier à se poser avec soi, « Allongés sur l’espace et le temps ». Même la reprise, Si Maman si * participe du même message : « Et le temps défile comme un train / Et moi je suis à la fenêtre / Je suis si peu habile que demain / Le bonheur passera peut-être / Sans que je sache le reconnaître ».

C’est une entreprise de séduction massive, où le duo « fait l’amour au public », qui chante avec lui, un hymne à la vie, atmosphérique, où même les voix s’élèvent au-dessus des têtes : « A nos bateaux ruisselants / A nos chevaux jaillissants / A nos poings levés / A nos hurlevents […] A tous nos royaumes / A nos jeux d’enfants ». Où même les morts ne veulent plus s’arrêter de vivre, avec en rappel ce duo / trio de toute beauté improvisé avec Nour : « Au troisième temps de la valse je ne suis pas fatigué / Oh comme comme la vie est grande, que je peux la croquer !»

* Michel Berger pour France Gall

 L’article sur Nour, c’est ici. 

Le site de Tom Poisson c’est ici. Celui de Jérome Lifszyc c’est là. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de Tom Poisson (et de Jérome), ici. 

En concert le 25 janvier à Feurs au Château du Rozier et le 26 février aux Trois Baudets à Paris.

Une chanson ancienne, de l’album Riche à millions, 2016, Mon ami sans voix

Une chanson récente, Déjà loin, en session acoustique Du son dans mon salon (avec Paul Roman)

Tags : Jérome LifszycLe Petit DucNouvellesTom Poisson
Catherine Laugier

Catherine Laugier

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UNE ODE À L’HUMANITÉ

Sidéré, atterré par l’attentat du Bataclan, éloigné de l’humanité par des hommes qui se réclament d’une religion en s’éloignant de toute spiritualité, que faire sinon de la musique ? Enregistrée avec peu de moyens, en deux heures comme un maquette, épurée jusqu’à l’os, Ascensions est longue plainte lyrique, déchirante, poème sacré où les psaumes électroniques sont fils de chants médiévaux ancestraux, où les notes entêtantes, graves, répétitives du piano dérivent en dissonance amplifiée par les cuivres.
Le court album, guère plus qu’une demi-heure, se décline autour du personnage central d’Omaya Al-jbara, héroïne irakienne qui laissa sa vie « sous le mandarinier » en résistant à l’État Islamique. Ce titre dont la partie III nous avait déjà impressionnés en concert piano-violoncelle est joué en solo en notes délicates évoquant Debussy ou Satie, « Et je tombe au ciel / Mes yeux sont devant / Mes rires sont des fleurs / Qui jamais ne meurent », balançoire triste où les notes s’égrènent sur fond de batterie funèbre. S’y superpose la mélopée de Dorothy Munyaneza, en doux hululements avant que la mélodie de Babx ne nous berce de ses notes entêtantes : « Omaya s’endort sous les mandariniers ». 
Symétriquement, une berceuse douce, Le déserteur, s’adresse à l’auteur de l’attentat, enseveli anonyme « De personne tu ne fus le héros ». Pas de haine, pas de jugement pour cet assassin auquel il ne dénie pas l’humanité, reprenant ainsi la position d’Omaya : « Je n’aurai de cesse de te hanter toujours / Et je te condamne à l’amour ».
Sans caricature, il suggère une des origines du drame, l’ingérence des occidentaux. C’est  ce texte désincarné, grinçant et planant à la fois : « Oh je voudrais tant revoir Tripoli, la poussière, le métal, tanguer les hélicos », s’achevant en lointaine et dérisoire  sonnerie militaire.
Empruntant son titre à la trilogie des films de Werner Herzog, il en  reprend aussi les personnages, L’alpiniste qui aspire aux cimes . Ou celui attaché à sa terre au péril de sa vie, incarné par Mujahid Hajana  qui murmure comme sur un vieux vinyle cette chanson de sa jeunesse, Accordez moi ce tango, soudain recouvert par  le saxophone envoûtant de Supersonic. 
L’album se conclut comme il a commencé, avec le thème de la partie III  décliné au son cuivré, doux et déchirant du saxophone d’Archie Shepp. S’élevant en douces vocalises jusqu’à un  solo de batterie très free, il s’éteint avec Omaya.
Une œuvre si personnelle et universelle à la fois, qui n’a qu’un lointain rapport avec ce qu’on nomme la chanson engagée.

CATHERINE LAUGIER
Catherine Laugier

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