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Jamait guide au nid

deFranck Halimi
5 décembre 2013
dans En scène, Franck Halimi
9
Jamait en Guidoni dans "Tout va bien" (photos Stéphane Kerrad)
Jamait en Guidoni dans « Tout va bien » (photos Stéphane Kerrad)

« Tout va bien (Jamait chante Guidoni) », 15 novembre 2013, Théâtre du Parvis Saint-Jean (Centre Dramatique National) à Dijon,

 

Le Parvis Saint-Jean de Dijon n’est ni les Bouffes du Nord ni le Cabaret Sauvage (arènes parisiennes dans lesquelles Jean Guidoni avait explosé au début des années 80). Aussi, en montant les escaliers et en pénétrant dans le hall superbe de cette église reconvertie en théâtre, ai-je le sentiment de venir assister à une grand-messe. Croyance d’autant plus prégnante que le spectacle proposé ce soir n’est ni plus ni moins qu’un récital d’Yves Jamait, interprétant des chansons de Jean Guidoni. La salle est pleine à craquer et l’attente immense : en effet, le chanteur dijonnais est sur ses terres, mais dans un registre que ses nombreux fans ne lui connaissent pas. Et puis, comme j’ai la sale habitude d’avoir les oreilles (propres, elles !) qui traînent, il y a manifestement dans le public des afficionados de Guidoni qui semblent attendre le moindre écart, voire la première sortie de route du nouveau porte-parole de leur idole…

Sur la scène nue et immense (uniquement peuplée d’un piano à queue à cour et d’une drôle de batterie à jardin) apparaissent alors 3 personnages tout de noir vêtus, qui semblent tout petits, eu égard à la taille du plateau. Et ces trois-là (Yves Jamait au chant, Samuel Garcia au piano et à l’accordéon et Didier Grebot aux percussions) vont, pour l’heure, s’emparer de cette immensité pour la faire leur. Et certainement pas pour la faire leurre…

ToutvaBien--stephanekerrad_9258En effet (et sans effets), nous sommes bel et bien au Parvis Saint-Jean et pas au Pare-Vit Singeant ! Souvent, chez le Guidoni au meilleur de sa forme, surgissaient des fulgurances qui, de ramages hardos en rimages hardis, venaient ranimer et faire tanguer une langue assoupie, en la fouettant d’images ardues et de mirages ardents. Fin lettré et pétri de l’univers guidonien depuis l’adolescence, Benoît Lambert a l’intelligence de ne pas asseoir sa mise en scène sur le souvenir des shows luxuriants des années 80. Il est vrai que la tentation eût été grande de caresser l’exubérance dans le sens du maquillage, des plumes et des paillettes, dans l’espoir inouï de faire rejaillir le feu de l’ancien volcan. Mais non, bien au contraire, j’ai la conviction qu’il a désiré laisser au temps le temps d’infuser en lui la quintessence de la poésie singulière des Pierre Philippe, Pascal Auriat et autres Jean Guidoni. Et ce recul a manifestement permis au metteur en zen de ne pas avoir la tête dans le guidon(i), évitant ainsi à Jamait de tomber dans le piège de la surenchère (ce dont serait tout à fait capable le gaillard, eu égard à ses capacités d’abattage sur un plateau). Non, là, manifestement, tout est pesé, soupesé et distillé avec retenue et humilité. Et ça, c’est franchement malin !

Mais, ce n’est pas que ça, loin de là ! En effet, il en fallait de la jugeotte pour aller chercher Jamait dans ce registre de comédien-chanteur sobre. Et ne voyez dans ce trait aucune malice : si je parle ici de tempérance, c’est bien parce que, dans son jeu de porteur de mots, l’interprète habité fait ici montre d’une retenue qui autorise le verbe guidonien à se poser avec une distinction et une grâce rares, dans un espace qui lui permet de revêtir toute la noblesse du sens qu’il porte. À l’instar du Montand de la grande époque, Benoît Lambert a fait bosser Yves comme jamais : le travail sur le corps et sur le regard est une véritable mécanique de précision. On comprend vite que, délesté de son inamovible casquette, juste habillé de noir et maquillé de blanc, le clown n’est en aucun cas ici pour faire office de clône. Mais, si clown il y a dans l’apparence en noir et blanc, ce n’est certes pas pour amuser la galerie, mais juste pour rappeler la silhouette guidonienne telle qu’on a pu la voir sur les scènes de ses débuts. Puisqu’on vous dit que ce spectacle est intelligent !

ToutvaBien--stephanekerrad_9542Tout ici est pré-texte à caresser l’esprit. Les mots, bien sûr. La mise en scène, évidemment. La voix, n’en parlons pas. Le jeu, bien entendu : Jamait est aussi un comédien inné, ébouriffant de justesse, le moindre geste de sa main évoquant une palette de sentiments à lui tout seul.

Côté technique, après deux premières chansons « difficiles » (sans doute le temps de trouver le bon équilibre), le son de Jean-Marc Bezou a proposé, ce soir-là, une superbe balance mettant en valeur le grain de voix si reconnaissable du chanteur. Mais, ma véritable surprise en la matière fut de découvrir les très beaux mediums hauts de celui-ci, inconnus jusqu’alors. Quant à la lumière d’Antoine Franchet, c’est une véritable splendeur : j’ai rarement pu admirer des nuances de noir aussi lumineuses, leur traitement étant quasi-cinématographique.

Mais, je n’ai encore point évoqué (si ce n’est pour les citer) ceux qui offrent un écrin de notes et une carrure rythmique à la poésie des mots et à la vérité du chant. Au piano durant la quasi-totalité du spectacle, l’accordéoniste habituel de Jamait et de Charlélie Couture, Samuel Garcia, joue des pleins et des déliés avec délicatesse ou avec hardiesse, avec tendresse ou avec rudesse. Discret et efficace, comme peut l’être un Thierry Garcia à la guitare (accompagnateur entre autres de Enzo Enzo, Charles Aznavour, Romain Didier et Laurent Viel), Samuel partage avec son homonyme une virtuosité dénuée de grandiloquence, mais toujours empreinte de justesse. Mais, tout ceci pourrait paraître un tantinet trop sage, s’il n’y avait ce drôle de ludion, jouant les maîtres du tempo et incarné par un Didier Grebot qui semble tout droit sorti d’un film de Fassbinder. Le batteur apporte ainsi, par son apparence, son caractère et son abattage, la touche de fantaisie luxuriante qui rappelle l’univers graphique déluré et décadent du Guidoni des années 80 : la boucle est ainsi bouclée, par la bande, de façon subtile.

ToutvaBien--stephanekerrad_9947Quand le théâtre s’empare de la chanson avec une telle envie, un tel degré de précision et d’exigence, une telle dose d’intelligence et autant d’amour, les deux modes d’expression artistiques s’en trouvent abonnis, voire exaltés. Et de ce fait, ils en sortent grandis. Vous aurez donc compris combien j’ai été touché par « Tout va bien » qui, en matière de spectacle-chanson, fera désormais partie de mon Panthéon personnel. Je reconnais volontiers pousser le bouchon un peu loin avec cette dithyrambe. Mais, il est si rare d’habiller une oeuvre avec une telle habileté, qu’elle en sort, non seulement réhabilitée, mais subtilement habitée !

Petits veinards de parisiens, vous aurez la chance de pouvoir assister à deux représentations de cette merveille mardi 10 et mercredi 11 décembre prochains à 20 h 30, au Théâtre Monfort : courez-y pour constater à quel point Jamait vous enlève, vous envole, vous élève et vous guide au nid !

Tags : Jean GuidoniNouvellesYves Jamait
Franck Halimi

Franck Halimi

Longtemps considéré comme bon à rien sous le vertigineux prétexte d’être touche-à-tout, se voit surtout comme un humain aux mains nues, dont les idées et la créativité sont des armes de « co-construction massive et de partage ». Outre ses expériences de maître-chanteur, de réalisateur et de metteur en zen, il cumule les aptitudes relatives au travail en équipe, en organisation, coordination, planification et production. Ses qualités de formateur sont reconnues dans plusieurs milieux professionnels (scolaire, étudiant, social et musical). Et il écrit aussi articles et critiques pour le site quotidien le plus lu sur la chanson française, NosEnchanteurs, et fut régulièrement invité sur France Bleu Bourgogne pour sa liberté de parole et son regard non conventionnel sur la société. Mais, là où il s’éclate le plus actuellement, c’est dans sa capacité à relier ses semblables si différents sur des projets originaux et créatifs. En particulier, en sensibilisant des publics éloignés des publics éloignés des arts et des cultures (interventions en milieu scolaire, dans les quartiers, en hôpitaux spécialisés, en EHPAD, en milieu carcéral…), aux problématiques environnementales. Il a même imaginé un concept intitulé « Écologie Populaire » (dite ECO’POP) dont l’objectif est de poser des passerelles entre des binômes écologue/artiste et ces publics particuliers.

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Commentaires 9

  1. Eva D says:
    il y a 13 ans

    Magnifique, Franck retranscrit de très, très belle manière le spectacle exactement, tout au long de la lecture je me suis dit que j’allais copier coller des bouts pour commenter ici, mais en fait il a le mot juste pour tout, c’est vraiment le spectacle que j’ai vu, les attentes et peurs que j’avais, et l’émerveillement au final, moi qui ai parfois un peu de mal avec les emportements de Jamait dans ses propres chansons, j’ai été touchée, vraiment, c’est un excellent acteur, très humble, porteur, émouvant, son travail sur la voix est magnifique, on entend pas du Jamait, ni du Guidoni vraiment, c’est une interprétation en hommage, une retenue, un cadeau qu’il offre au public, car c’est pour le public, c’est pas juste pour se goberger entre artistes, c’est un vrai moment magique offert au public, très bel écrin pour découvrir ou redécouvrir les textes de Guidoni. Ses deux acolytes sont aussi beaux, tout simplement. Ils font passer de grandes émotions à eux trois. Ce serait vraiment très dommage de rater ce spectacle, j’espère que la salle parisienne sera aussi simple et grandiose qu’à Dijon. On a vraiment eu de la chance de pouvoir y assister à Dijon !!! (merci m’sieur Halimi pour vos mots !)

    Reply
  2. Michel Kemper says:
    il y a 13 ans

    Très beau papier, superbes photos… Merci Franck ! On recule d’autant la chronique discographique du nouvel album d’Yves Jamait qui semble être de partout, en tous lieux. Avec « Amor Fati » donc, ce nouvel opus. Et en janvier avec le disque en public d’ « Où vont les chevaux quand ils dorment » avec Romain Didier et… Jean Guidoni. Remarquez, on ne va pas se plaindre que Jamait occupe comme ça le devant de la scène quand c’est pour de tels résultats !

    Reply
  3. Gisele Buclet says:
    il y a 13 ans

    Spectacle splendide !!! (vu deux fois !) !! Allez y !!! les yeux fermés.. enfin pas tout à fait…

    Reply
  4. Danièle Sala says:
    il y a 13 ans

    Que dire après cet article époustouflant qui nous  » guide au nid » à Jamait ? Eh bien qu’on brûle d’impatience de croiser le chemin de « Tout va bien » pour vivre de tous nos yeux et nos oreilles un moment aussi merveilleux .

    Reply
  5. Odile says:
    il y a 13 ans

    Je ne peux que confirmer : ce texte est magnifiquement écrit.
    Mr Guidoni doit être comblé d’avoir trouvé, un interprète et comédien comme Mr Jamait.
    C’est réussit, et les amoureux de ces deux artistes ne devrait pas être déçus.
    Merci Mr Halimi, de nous guider au nid, tout va bien !

    Reply
  6. Michelle Moinard Naudin says:
    il y a 13 ans

    Un ambassadeur de choix. Merci Franck : j’aime votre humour et cette chronique donne vraiment envie de voir le spectacle.

    Reply
  7. jacqueline ernaut says:
    il y a 13 ans

    Inoubliable ! J’y suis allée trois fois, autant pour Jamait que pour Guidoni. Une rencontre était programmée à l’issue de la soirée du mardi et nous avons eu la chance d’échanger avec Yves, ses deux musiciens et Benoît Lambert. Une heure très riche pour prolonger encore le spectacle.

    Reply
  8. Magali says:
    il y a 13 ans

    Merci pour ce superbe article!
    « Amoureuse » des deux artistes comme dit Odile, cette chronique me permet de patienter jusqu’à mardi.
    Je trouve l’idée excellente « Jamait chante Guidoni ».

    Reply
  9. Maryse says:
    il y a 13 ans

    Comme vous dites M. Halimi,  » Petits veinards de parisiens », native de Paris, études et travail à Paris, je suis depuis plusieurs années en province et même en campagne… loin des grandes villes de province, si j’apprécie mon cadre de vie… Je regrette la difficulté d’avoir accès à ces scènes de talent.. A quand Yves Jamait dans nos campagnes ?

    Reply

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