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Signac, courant d’âme

deCatherine Laugier
15 mai 2024
dans Catherine Laugier, L'Équipe, Lancer de disque
1
Fred Signac capture d'écran vidéo Pauline Signac
Fred Signac capture d’écran vidéo Pauline Signac

Est-il possible de partager à quatre une même âme, qui plus est lorsqu’on habite loin les uns des autres ? Jusqu’ici, c’est d’abord Fred Signac, le compositeur de la majorité des musiques, l’interprète habité, voix douce et grave. S’il n’écrit pas lui-même ses textes, ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire, il en a d’ailleurs écrit certains quelquefois. C’est qu’il est homme d’intériorité, « Cette pudeur, ces brins d’emphase » (Il va sans dire), qu’il n’aime pas déballer en public. Cette façon d’être, c’était ce qu’exprimait son premier nom de scène, Dimanche désuet.
La vitesse, la superficialité, le gâchis du monde actuel, qui s’est tellement accentué en une vingtaine d’année au tournant du siècle, ne lui conviennent guère. Plutôt que de laisser exploser la colère, ou même la haine que certains, bombardés d’injonctions contradictoires, d’informations déformées, d’incitations à paraître, de technologies déshumanisées, crachent sans vergogne à ce monde qui leur fait peur, Fred Signac berce en son cœur des émotions lucides, des tragédies obscures, que seules viennent éclairer les lueurs passant entre les arbres de la forêt dense, s’éclaircissant à la chute des feuilles. Comme sur la pochette du disque, une création de Marie Signac, sa fille.
« Mes chansons parlent pour moi », dit-il. Et Joël Rodde, le discret ami de toute une vie, l’auteur des textes, qui n’est pas lui-même musicien, trouve d’instinct et d’amitié les vrais mots de l’émotion qu’exprime Fred presque mieux que s’il les avait écrits lui-même. 

Fred Signac a déserté les villes pour la campagne profonde, au plein cœur de la France. Ses amis, car plus qu’être auteur ou musiciens, ils le sont, habitent  en Région parisienne pour  Christophe Jouanno, (guitare électrique et classique, e.bow – archet électronique de guitare – basse, orgue, programmation batterie, qui a renregistré et mixé l’album) ; en Ardèche pour Eric Signor, aux piano, claviers, accordéon, basse et contrebasse, trompette et percussions ; en Auvergne pour l’auteur des textes. Il les écrit, Fred Signac les fait sonner (sur cet album il a composé ou co-composé, à la guitare, avec Signor pour deux titres, toutes les musiques.) Puis leurs complices habillent les chansons, d’une musique inclassable, rock, folk, si discrètement électro, tellement riche de ses voyages musicaux qui vous emportent loin, avec un naturel confondant. À chaque détour de phrase, surgit un détour de notes, la surprise d’une nouvelle harmonie,  qui coule sur vous, et les silences résonnent encore.  C’est à distance qu’ils se sont  échangé textes et musiques, un des avantages de l’époque actuelle, mais c’est en commun, en Auvergne, « Quelque part en terre humaine », qu’ils ont finalisé l’ensemble, loin de la fureur et du bruit, alors que tombait une pluie douce. « Mais de près / Comme de loin / Vers les entrailles de la folie / Je sais bien / Je sais qu’en vrai / C’est un non-dit / Un interdit / C’est pas joli ».

Signac, c’est devenu leur nom à eux, comme un signe qui claque, rappelant les trois mousquetaires qui comme chacun sait étaient quatre et inséparables. Cet album, après le silence qui a suivi celui de 2018, les vicissitudes de la vie, marque une renaissance, et même si les lettres des textes des chansons s’impriment sur fond noir, elles s’inscrivent en blanc. Si le Signac de 2018 était « apocalypse urbaine », celui de 2024, tout en dénonçant les horreurs du monde, (Latitude du mal, « Maintenant il ne reste rien d’autre / Que poissons-chats / Et pollution végétale »), tout en faisant le point d’une vie qui s’avance, fait face : « J’irai là où je le voudrai / Chasser le loup, dans la forêt / J’irai au bout de mes regrets / Dans mes guerres dans mes garde-fous ». 

SIGNAC Fred 2024 Jusqu'iciLe roi nu, est-ce un autre, est-ce l’Homme, est-ce lui, « Ce moi, ce nous, ce moi / Ce nous, ce moi », qu’importe, les mots de Joël sont toujours ouverts, Fred y trouve sa respiration, en les chantant, en les parlant, en les psalmodiant. Tous deux  nous invitent à renouer avec les petites choses de la vie, si doucement « Lève-toi et marche / Tire les volets / Lance un café /  Décroche le linge /  De sur le fil / C’est pas facile ». Une musique intense, riche de ses instruments rocks qui montent en puissance, comme de ses cordes frottées, de ses  grondements d’orage. Signac, qui a chanté en anglais le Velvet Underground,  et vibre au son du rock indépendant anglo-saxon, anglais, californien, qu’il a exploré, creusé, proche aussi des songwriters comme Dylan ou Cohen, mais aussi de Manset, Bashung, Marcel Kanche ou Rodolphe Burger, trouve sa liberté dans des textes en français à multiples imaginaires… Qui sont particulièrement sensibles dans cet album qui en dit beaucoup tout en se réservant des itinéraires alternatifs.  Aucun autre que soi dégage sérénité et tendresse, Un peu de tout (1) mêle aux souvenirs une apothéose de trompette, qui s’efface lentement, car « Le silence est d’or », et c’est très fort. Souvenirs encore que cette Paire de Gants bleus, ces menus objets, galets de l’île d’Yeu, comme une photo jaunie au son d’un accordéon intime…

S’il fallait retenir deux chansons seulement, mais c’est impossible, on pourrait opposer cet Ici on ne voit pas loin, sa musique progressive, ses percussions au rythme lourd, industriel, sur une désespérance ordinaire, de ces villes d’ennui où l’on s’affaire à des buts inutiles, éviscérées par « La destructrice cicatrice / De l’expansion » ; à ce Bon sang, tenace fleuve de vie, « Bon sang si l’on en croit le sort / Ce qu’on voudrait nous interdire / Bon sang évacuons tout remords ». 

 
(1) à écouter également en guitare voix

Signac, Jusqu’ici, autoproduit, 2024. La page Facebook de Fred Signac, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, là. Pour se procurer l’album, c’est là. 
« Pas joli » 

« Un peu de tout » 

 

Tags : Fred SignacNouvellesSignac
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Commentaires 1

  1. babou says:
    il y a 2 ans

    Magnifique, profond, envoûtant

    Reply

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