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Sicre : « Je suis le plouc qui répond aux snobs »

dePhilippe Swingemery
4 juin 2026
dans Interviews, Lancer de disque
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Claude Sicre Photo ©Rosahanak Rafat
Claude Sicre Photo ©Rosahanak Rafat

 

Interview de Claude Sicre réalisée par Philippe Emery le 11 avril 2026

 

Lire la chronique de l’album ici.

 

— NOSENCHANTEURS, PHILIPPE EMERY
Cela fait plus de vingt ans que vous n’aviez pas sorti d’album. Pourquoi attendre si longtemps ?

— CLAUDE SICRE : Le dernier remonte en effet à 2003 (Duels de tchatche, par le duo des Fabulous Trobadors-NDLR). J’ai pris le temps de faire autre chose. Je m’occupe du festival de Laguépie (Tarn-et-Garonne) depuis douze ans, depuis que je suis à Saint Antonin-Noble-Val. Et puis toujours du Forom des Langues et de Peuples et Musiques au cinéma, chaque année à Toulouse. Et je suis aussi le groupe Aborigenius et les Bombes2bal. Ça fait beaucoup mais je m’amuse toujours à écrire des chansons. Tôt ou Tard, mon ancienne maison de disques, m’avait demandé un disque solo, en 2007. Je leur ai proposé de nouvelles chansons, mais ça ne leur plaisait pas trop. Et puis, Bleu Citron, mon tourneur (basé à Toulouse- NDLR) m’a proposé de me prendre. Et Cabrel de me coproduire. Ça a commencé en 2016 dans son studio, à Astaffort. Il ne m’a pas mis la pression. J’ai pris tout mon temps. J’avais tout le confort avec aussi un petit studio, la Lune Rouge, à 3 km de chez moi, pour enregistrer, et toujours le soutien de Cabrel. Je faisais ce que je voulais, quand je voulais, et ça le faisait rigoler, le côté anti-commercial. La chanson de l’album qu’il préfère, lui, c’est Ô Helèna. J’ai fini l’an dernier.

— C’est une somme, avec 30 titres dans des styles différents, des chansons, parfois en deux versions, plus musicales ou plus traditionnelles, des enregistrements en public, des scénettes, des récits et même un conte de près d’une heure et divers discours !

— J’ai gardé encore beaucoup de trucs pour après. Un disque est prévu avec les Bombes2bal, dont j’ai écrit textes et musiques, en septembre. Et puis des chansons qui sortiront une par une. Il y en a une consacrée à Cabrel, sur une musique folk américaine, qui sortira en septembre. Dans ce triple, j’ai voulu montrer l’étendue, la largeur de mes préoccupations musicales, et pas que. C’est pour cela qu’il y a aussi quelques discours, et même un conte de près d’une heure (en trois parties-NDLR), La première grande aventure d’Alban de Joani, héros extraordinaire du Moyen Âge, guerrier, troubadour et amoureux, dont le récit est capté et romancé ici, en français, pour la première fois depuis le XIIe siècle.

— Un titre est sorti en avant-première, le très alerte « Moi y en a pas aimé traîtres ». C’est pour régler des comptes, ça vise qui ?

— Ce n’est pas pour des gens en particulier, c’est plus général, à l’adresse de ceux qui ne sont pas francs du collier, et snobs. A la fin, il y a un clin d’œil au film « Délivrance ». Je suis le joueur de banjo de « Délivrance », le plouc qui répond aux snobs.

ClaudeSicre-photo10(c)Roshanak 334x500— Il y a des titres qui marchent bien, déjà, sur les plateformes musicales, où le triple a été lancé le 29 mai ?

— Si le bien était le mal accroche bien. Il y a déjà 220 000 vues … et RFI l’a pris en chanson de l’été. C’est la ballade d’un condamné, qui réfléchit au bien et au mal.

— Certains titres semblent plus personnels, comme écrits à cœur ouvert, par un auteur plus vulnérable. Je pense à Je me meurs de soif, qui ressemble à un autoportrait : « Rien ne m’est plus sûr que la chose incertaine (…) je gagne toujours à tout mais demeure perdant » ?

— C’est en fait une réponse au concours que le poète et prince de la famille royale de France Charles d’Orléans, connu pour ses œuvres écrites durant sa captivité en Angleterre, avait lancé en 1542 : il avait mis en concurrence les poètes en leur imposant le même départ : Je me meurs de soif. Je veux relancer ce concours en défiant les paroliers d’aujourd’hui, avec Cabrel comme président du jury. Je montre le chemin avec ce texte où je reprends quelques trucs de Villon, qui avait remporté le concours de 1542. Cette sorte de chansons, qu’on appelle de contradiction, était la force des troubadours occitans du XIIe siècle, trois siècles plus tôt, qui ont influencé les grands poètes français.

—Dans France, mère des arts, sorte de rap déclarant son amour à la France, sur près d’un quart d’heure, il y a aussi des clins d’oeil aux grands poètes français, et notamment à Verlaine : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant/ D’une France inconnue, qui s’aime et que j’aime… » ?

— J’ai voulu faire un rap en alexandrins classiques, et j’ai pioché chez Hugo, Du Bellay, Baudelaire, Rimbaud et même chez l’Anglais Shelley.

— C’est le peuple qui répond aux élites ?

— Un hymne anti-centraliste. Parce que la France ne peut être réduite à quatre arrondissements.

— Il y a aussi l’albatros de Baudelaire qui répond au « France » de Sardou : « J’ai vu l’albatros danser sur le pont du paquebot (…) La France était grande, le monde était beau » ?

— C’est du second degré.

— Il y a encore cette ode à Alain Delon, « le plus beau », qu’on attendait pas chez vous ?

— J’ai changé un peu le scénario des films qu’il a tourné et auquel il a participé. Je lui prête des films qu’il n’a pas vraiment fait. Car il n’a pas joué que dans des bons films.

— Dans Are you a tambourine girl ?, c’est un autre hommage, aux femmes, « guerrières de la paix » qui est tressé par vous, le « tambourine man » d’Arnaud-Bernard. Ça colle bien avec l’actualité très féministe ?

— C’est une vieille chanson des Beach Boys, que j’aime beaucoup, Are you a surfer girl ? qui m’a inspiré. J’ai écrit pas mal de chansons pour des femmes, pour les Bombes2bal ou les Femmouzes T.

— Que manque-t-il aujourd’hui à Claude Sicre ? Quel projet le fait-il rêver ?

— Je ne rêve pas, je travaille. J’ai plein de projets, il faudrait dix ans de plus, je ne sais pas si je vais y arriver. Je veux finir mon roman sur Toulouse et alentour, et publier une compilation d’articles sur l’anti-centralisme. J’ai écrit un scénario sur les Indiens d’Amérique qui ont été accueillis dans la région, j’aimerais trouver un producteur et un réalisateur pour le tourner. Quand j’étais jeune, je voulais d’abord écrire des scénarios de films ou des romans. J’ai commencé à la Série noire chez Gallimard, mais c’est là que j’ai découvert l’Occitanie. J’ai trouvé que le casse de Nice avait été inspiré par un roman policier de la Série noire, et j’en ai fait un article dans la Dépêche du Dimanche.

— Qu’est-ce que Claude Sicre aimerait laisser après lui ?

— Que j’étais un ingénieur en folklore. J’ai toujours pensé que si Boris Vian était parti aux USA en 1948, alors que ses romans ne se vendaient pas, il serait devenu un grand scénariste prolifique d’Hollywood. Je suis allé aussi à Los Angeles, jeune, j’ai rencontré les gens, mais j’ai décidé que c’était en France que je devais faire ce que j’avais à faire. Moi, je fais des trucs rigolos et optimistes, comme la chanson La vie me paraît si belle (que je crois toujours rêver).

Propos recueillis par Philippe Emery pour NosEnchanteurs.


Lire la chronique de l’album ici.

Claude Sicre, tambourine man, avec les Fabulous Trobadors et les Bombes 2 Bal à Arnaud Bernard en 2013


Tags : Claude SicreNouvelles
Philippe Swingemery

Philippe Swingemery

Auteur et ex-journaliste à La Dépêche du Midi à Toulouse, il a toujours été passionné de chanson et vient de publier un livre sur les liens entre Nougaro et la ville rose.

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