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La Mouffe, mémoire assassinée (1)

denosenchanteurs
20 octobre 2012
dans Biblio
8
Bibliothèque du 74 rue Mouffetard, en lieu et place de La Mouffe (photo DR)

Déambulation parisienne. 74 rue Mouffetard, entre Saint-Michel et la place de la Contrescarpe. Une plaque bavarde commémore désormais le lieu. J’entre. C’est une bibliothèque de prêt, lieu de culture et de mémoire je pense. Ben non. Je demande à l’accueil s’il y a ici une documentation sur ce que fut cet endroit naguère, il y a pas quarante ans. Non, la jeune femme ne sait pas ; ses collègues, même celui affecté à la musique, pas plus. Tout au plus il a entendu dire que… Je leur explique qu’ils sont là à l’endroit précis où la chanson d’aujourd’hui est née, où tous les grands sont passés, qui souvent y ont fait leurs premiers pas. Que ce lieu est sans doute plus important pour la chanson que Bobino et l’Olympia réunis. Que l’éducation populaire y est née, que… « Ah bon ? Faut aller voir en mairie sans doute, où dans une autre bibliothèque… » Mais c’est pourtant là, en cet endroit, cet épicentre… Quelques livres parlent abondamment de ce lieu, mais c’est ici bibliothèque et ces livres n’y sont pas : l’inculture a gagné les gens de culture, les fonctionnaires du livre ne savent-ils plus que les codifier sans les lire ? Le 74 de la rue Mouffetard est désormais un lieu amnésique, délesté de sa mémoire. Sans âme, triste à en pleurer. Remontons le temps…

Montéhus y fut chauffeur de salle pour Jaurès et Lénine (DR)

Ce qui suit est tiré des « Vies liées d Lavilliers » paru en fin 2010 chez Flammarion. On pourra aller beaucoup plus loin dans l’histoire de La Mouffe à la lecture du livre de Georges Bilbille, « Une histoire de théâtre du côté de Mouffetard » paru en 2003 aux Éditions Alzieu.

Ici jadis était la Maison pour tous Mouffetard, qui tenait tant, en ce quartier alors populaire, du centre social que de la MJC (c’en est une, et même la plus ancienne de France). Née en 1906, elle fut d’abord le siège de la Maison des syndicats et d’une Université populaire dont Charles Péguy était le secrétaire, où vinrent discourir Jaurès, Lénine et Trotsky qui, pour être bien sûrs de remplir la salle, faisaient chanter Montéhus en « première partie ». Une Maison pour tous  qui, sans rien abdiquer de ses missions sociales, fut la plaque tournante de tout ce qui vivait, bougeait, pensait, inventait, osait, innovait, cherchait et trouvait dans le milieu artistique français, chanson et théâtre confondus. La liste des artistes qui, à un titre ou à un autre, ont fait « Mouffetard » est hallucinante : Pablo Picasso, Salvador Dali, François Truffaut, Henri-Georges Clouzot, Jean Vilar, Gérard Philipe, Chris Marker, Marguerite Duras, Raymond Rouleau, Pierre Dux, Jacques Brel, Léo Ferré, Georges Brassens, Fernand Raynaud, Anne Sylvestre, Barbara, Pia Colombo, Julos Beaucarne, les Quatre Barbus… Des centaines d’artistes à se succéder en un même lieu.

La Maison gérait trois salles de théâtre : le Théâtre Mouffetard, le Petit Mouffetard (inauguré par Higelin, Areski et Fontaine) et le Théâtre de l’Épée de bois. Tout fonctionnait ensemble, en harmonie. Même quand les rites amoureux des chats du quartier couvraient les silences de Marguerite Duras sur scène, même quand des spectacles s’interféraient, à cause de cloisons par trop poreuses. C’est là que Mnouchkine réalisa sa première mise en scène, qu’Arrabal créa ses premières pièces. C’est aussi là où Devos est devenu Devos, même s’il lui a fallu, auparavant, construire, de briques et de mortier, la salle qui l’a fait accéder au succès.

Brel venait y chanter gratuitement pour soutenir l’action de Bilbille et de La Mouffe (DR)

Pas de chauffage en ces lieux, les gens savaient qu’on s’y grelottait mais venaient quand même… avec leurs couvertures. Car on vit ici des choses étonnantes. La Mouffe est salle d’art et d’essai, définition à prendre, pour le coup, au pied de la lettre. Évocation de ces temps héroïques par Georges Bilbille, l’étonnant directeur de cet équipement socioculturel: « Les jeunes chanteurs ou metteurs en scène pouvaient y faire leurs expériences ; jamais on leur a refusé de le faire, même s’ils se trompaient. Parfois, il arrivait que ça ne fonctionne pas bien. On leur disait : “C’est pas mal, t’as vu pourquoi le public a répondu ainsi, tu vas en tirer les conséquences et tu reviens dès que tu te sentiras prêt.” Un chanteur pouvait recommencer six, sept fois, à la condition qu’il ait progressé, qu’il ait travaillé entre-temps. On avait une école de la chanson et des gens capables de dire “Maintenant tu peux y aller.” Nos poulains passaient en première partie d’artistes confirmés. Et pas les moindres : ça pouvait être Brel, Brassens, Devos… n’importe qui de cette pointure-là. Dans la salle, il y avait toujours des débutants : des Frida Boccara, des Henri Dès, des Bernard Lavilliers, des Jean Vasca… C’était comme ça. » Et tout ça, précise-t-il spontanément, « sans subvention. On en avait juste une de 70 000 F de la Ville de Paris, pour un budget annuel de 3 millions, qui n’était que le résultat de notre travail. » Avant l’arrivée de Bilbille, en 1948, il n’y avait pas de café-théâtre à Mouffetard. Sauf Chez Solange où se produisait Jacques Douai. C’est peu dire si le travail de la Mouffe a fécondé le quartier. L’Écluse, le Cheval d’or, la Vieille Grille, le Port du Salut, la Méthode, Chez Arlette, place de la Contrescarpe… les cabarets d’art et d’essai fleurissent entre les pavés du quartier Latin. La Mouffe elle-même est comme une petite entreprise à succursales multiples. À la maison-mère de deux cent cinquante places (avec parfois le double de spectateurs) où Souchon et Coluche feront leurs premières armes, s’adjoignent le Théâtre de l’Épée de bois, construit sur le terrain d’aventures et le Petit Mouffetard, qui deviendra bientôt le Troglodyte.

(à suivre)

 

 

Tags : Georges BilbilleGeorges BrassensJacques BrelLa MouffeMontéhusNouvellesRaymond Devos
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Commentaires 8

  1. Norbert Gabriel says:
    il y a 14 ans

    Puisqu’il en est question, voici le lien d’un article très récent (hier) sur « Les vies liées de Lavilliers », un pur hasard que cette rencontre entre « la Mouffe » et cette chronique…
    http://leblogdudoigtdansloeil.wordpress.com/

    Reply
  2. Danièle says:
    il y a 14 ans

    C’est désolant de constater qu’un lieu chargé d’une histoire si prestigieuse ait complètement perdu la mémoire . J’espère au moins, Michel que vous y avez laissé quelques exemplaires de votre livre , dont j’ai hâte de lire la suite .

    Reply
  3. Chris Land says:
    il y a 14 ans

    Pour une ballade sentimentale dans ce quartier, mieux vaut faire confiance au duo Pinot-Depoix qui nous offrent « la rive gauche en chantant » ! Truffé d’anecdotes et de chansons, ce spectacle est un régal !

    Reply
  4. Bilbille Fanchon says:
    il y a 11 ans

    Juste envie de vous remercier. Je sais que mon père avait à coeur d’entretenir cette mémoire…

    Reply
  5. Blaise says:
    il y a 8 ans

    Souvenirs, souvenirs, ma tante était à la tête de la Contr’escarpe…

    Reply
  6. JEAN HUMENRY says:
    il y a 8 ans

    Il faut que tu y reviennes avec Jean Louis Winkopp

    Reply
  7. STALLA Christian says:
    il y a 7 ans

    Le Cabaret d’ Art et d’ Essai de la rue Mouffetard est l’ un des 64 livres de la Collection Cabaret aux éditions Harmattan. Le Cabaret d’ Art et d’ essai créé par Karine et Christian Stalla faisait passer quelques débutants : Coluche, Souchon, Yvan Dautin etc…Il dépendait de la Maison pour tous. Dans la collection cabaret on peut trouver « Chez Georges », « Autour de l’ Ecluse », « un bus dans le Pétrin » et prochainement « La Contrescarpe » par son fondateur Mel Howard. « Ricet Barrier », « Pierre Vassiliu », « Boby Lapointe », etc..

    Reply
  8. Francis Mouturat says:
    il y a 4 ans

    J’ai été le dernier directeur officiel du Théâtre Mouffetard, je n’ai pas lu le livre de Bilbille… J’ai succédé à Georges en 1975 quand il a pris sa retraite, jusqu’à la fermeture avec occupation des lieux et grosse lutte politique !!! Ou les membres du conseil d’administration y compris Bilbille n’ont pas été très brillants !!! Je ne sais pas comment il relate cette aventure mais je serais curieux de le savoir. Je vais essayer de me procurer ce bouquin.

    Reply

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