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Korafoland, terres du baume à l’âme

deAgnès André
14 juillet 2021
dans Agnès André, En scène, L'Équipe
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(photos Dominique, Court-Circuit)
Dramane Dembele et Hervé Lapalud (photo Dominique, Court-Circuit)

La seule chose qui est contagieuse ce soir, c’est l’étirement du coin des lèvres vers le haut. Ces deux-là, Hervé Lapalud et Dramane Dembele, ont le don de faire sourciller en nous une pointe de culpabilité d’avoir été de mauvaise humeur juste avant, là, dans la journée, quand il y avait la queue, des bouchons, machin qui a dit… bref ils ont le don, le don de nous faire voir le bon côté des choses, tellement la béatitude de jouer ensemble leur dernier spectacle Korafoland se lit dans les entrelignes et les virgules de leurs visages, infuse l’air, respire et réverbère sous les vastes plafonds du Buffet de la gare, à Veynes-Devoluy, gare des Hautes-Alpes.

« L’autre jour une dame m’a dit :  /  – vous, vous êtes un voyageur! »

L’endroit semble d’ailleurs avoir été créé pour eux, grands « voyageurs de l’humain », dans cet ancien bâtiment qui se refait une seconde vie aujourd’hui grâce à la sage folie de quelques-uns et quelques-unes, retapé par des petites mains en plein cœur du confinement. Mais si les deux musiciens sont ici, c’est d’abord un retour à « l’oreiller d’un copain » : la dernière fois qu’Hervé Lapalud était à Veynes, c’était lors du Festifai en 2012, festival de chanson mené par un compagnon de chansons, Philippe Séranne. Neuf ans plus tard, les instruments « bizarres » dont il titillait déjà les cordes à l’époque, se sont fait paysage nouveau sous cette alliance avec Dramane Dembele, ont pris ancrage dans un spectacle qui lie son ailleurs et son ici sans exotisme aucun, si ce n’est cette curiosité sans cesse renouvelée de l’autre, un autre devenu copain.

« Je n’ai jamais écrit des chansons, j’écris des lettres à mes amis », dit-il à mi-concert citant Brassens.

Cette joie de jouer, elle dit aussi le petit soleil frais qu’il est de pouvoir rencontrer son public à nouveau. Pendant le confinement, Hervé Lapalud ne s’est pas fait virtuose de la visio mais a donné rendez-vous chaque semaine avec une lettre. Une lettre à son « papa Brassens », à la dame d’en bas, à la lune, à ses pieds – une correspondance qui n’a peut-être pas nourri précisément les chansons de cet album écrites en amont, mais dont l’esprit s’y retrouve pourtant dans plusieurs : ce sont des chansons écrites à – dis, nous dit-il souvent – comme celle-ci, Donne-moi des nouvelles de demain, dont l’adresse est celle d’un habitant du futur – « Est-ce que pour toi, dis, tout commence / sans éléphant et sans essence / le soleil au coin du dessin / le soleil… / Donne-moi des nouvelles, tu veux bien ? »

Le goût de l’eau, le goût du pain.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas, les chansons qu’Hervé fabrique ne cherchent pas à nous embaumer le cœur de fausses étincelles, de futur, d’ailleurs, d’autre, façon invitation baudelairienne au conditionnel. Non, la volupté est ici conjuguée au présent, et si les mélodies et les paroles nous invitent au voyage, c’est un petit voyage intérieur aussi qui discrètement chemine, vient s’immiscer chatouillant zones sensibles, comme les cailloux d’un sentier : « Caillou dans ma chaussure / Si petit, à peine une blessure / Marcher avec, c’est plus sûr ». La répétition invite au fredonnement, les jeux de sons, homophonies et paronomases, nous facilitent la mise en bouche, et la magie fait que, sans connaître une seule de ses chansons, nous nous mettons à chanter de concert.

« Ouaga dis où c’est Ougadougou ? »

C’est peut-être ça le véritable voyage, ce village, cette ville derrière la vallée où on ne va jamais, ces cordes – vocales – que l’on redécouvre autrement, chez nous, chez eux. Car Korafoland, c’est aussi un voyage dans l’histoire de la musique et les traditions, que ce soit celles de la chanson française convoquée discrètement ici ou là dans un clin d’œil ou de la musique du Burkina qu’on découvre par étincelles, par bribes d’histoires racontées, comme celle du dosso n’goni, « l’instrument des chasseurs », ou encore le fulgurant solo de Dramane à la flûte peule où la voix vient en dialogue avec les notes soufflées, une technique ancestrale reprise aujourd’hui « par les musiciens jazz comme Ian Anderson », me glisse l’intéressé après le concert.

Je travaille dans ma tête.

En une douzaine de chansons, s’évadant de l’album parfois pour reprendre certains titres mûris à plusieurs soleils (Nu cœur, nu pied, nu cul, Si tous les gars du monde, Je travaille dans ma tête…), nous repartons gonflés de sourires avec la même envie contagieuse de faire provision d’histoires, de mots, de musiques, de visages, de paysages et de, un peu plus loin, les partager.

 

À lire absolument pour connaître genèse des instruments et de l’album, la chronique de Catherine Laugier, dont l’expression « voyageurs de l’humain » est d’ailleurs tirée.

Korafoland est en ce moment en tournée intimiste chez l’habitant. En concert le 16 juillet à Amplepuis (69), le 17 à Givry (71), le 18 à Chateauvillain (52). Plus amples renseignements sur le site d’Hervé Lapalud. Ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.

Le 29 juin 2021 Hervé Lapalud était en concert à Eymouthiers avec Jonathan Mathis pour restituer les chansons écrites avec les enfants du projet Bouches Décousues et d’autres de l’album En Enfancie (2015)

Marchons :

Tags : Dramane DembeleHervé LapaludNouvelles
Agnès André

Agnès André

vit, écrit, traduit à Veynes. Un lieu qui l’a menée à la chanson et à parler au passé surcomposé. Elle aime Gaston Miron, Dorothy Parker, les poireaux et la chanson des bonbons de Jacques Brel. Sa recherche ultime n’est pas celle du temps perdu mais du mot juste.

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