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Ferré, Guillard et la manière

denosenchanteurs
5 août 2014
dans En scène
14
Philippe Guillard (photo Chantal Bou-Hanna)
Philippe Guillard (photo Chantal Bou-Hanna)

Philippe Guillard chante Léo Ferré, 9 février 2013, Le Deux pièces cuisine, Le Blanc-Mesnil,

Il a le physique de bien trois nuits d’insomnies, de lieux interlopes, de cadavres en pagaille et la voix de circonstance, de nicotine, de rocailles sans filtre, râpeuse, éraillée, presque égarée devant ce micro, sous les sunlights. Avec cependant l’insolite grâce d’un corps qui presque mime le petit rat d’opéra et, toutes griffes dehors, cherche sa souris.

Guillard ne fait pas le Ferré : il le chante. Sans copier, sans cloner, sans chercher sa voix, sans tromper son monde, sans feuille de pompe, sans académisme suspect, sans lèche-cul ni lèche-Léo. Guillard chante Ferré comme s’il pissait contre la façade du Quai d’Orsay : décontracté. Il se secoue pareillement. Ses mains… tiens ses mains, qui pétrissent la matière chanson, qui palpent Ferré, lui font les poches même ; ses mains et ses doigts dans la glaise, à sans cesse façonner de nouvelles et élégantes perspectives.

Aux hommages officiels ne le conviez pas : Guillard y ferait trop peuple, sale et pas rasé, pas vie aïe pie pour deux sous ; il piquerait l’argenterie comme jadis Valjean chez l’évêque Bienvenu. Le Ferré de Guillard est organique, viscéral : je vous l’ai dit, il chante comme il urine. En jet continu comme en saccades. C’est paradoxalement le « Ferré institutionnel », celui qui se montre, qui s’entend. Celui de Jolie môme, de C’est extra (sans l’ombre ni l’odeur d’une sardine), du Bateau espagnol, d’Avec le temps… Des Anarchistes aussi. On aurait aimé La mémoire et la mer pour savourer la tempête, pour voir s’ouvrir la mer et enfanter une nouvelle fois l’onirique folie.

Guillard n’est qu’acteur qui interprète un de ses classiques. Il eut pu faire Molière, il fait Ferré, l’habite, le rançonne, le fait dégorger. « Je connais gens de toutes sortes qui n’égalent pas leur destin. » Je ne sais si le destin de Philippe Guillard est de déglutir Ferré, d’ensuite le régurgiter. Mais il le fait si bien qu’on aimerait.

Le site de Philippe Guillard c’est ici.

Tags : Léo FerréNouvellesPhilippe GuillardReprises Ferré
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Commentaires 14

  1. Odile says:
    il y a 14 ans

    Voilà un portrait réaliste de ce comédien ,interprète.
    Ferré lui va comme un gant!
    Même si il ne prend pas de gants pour le chanter…très bien!

    Reply
  2. Claude Fèvre/ Festiv'Art says:
    il y a 14 ans

    Ils seront encore nombreux ceux qui iront naviguer dans la galaxie de Léo tant elle est fascinante …Philippe Guillard – qui m’ a si souvent sollicitée …qu’il me pardonne de ne pas avoir encore fait place à son concert ! – Philippe est littéralement habité par l’auteur qu’il sert de tout son corps, c’est une évidence dans cette vidéo et dans ce que tu en écris, Michel ! Je ne sais pas s’il aimera ta métaphore filée de celui qui urine (je te trouve lyrique, Michel,sur cette chronique !)…ce sont les mots de Barbara dans ses Mémoires qui me sont revenus. Les voici : « En chantant je retrouve cette sensation de mots jadis avalés, déglutis, engloutis qui remontent douloureusement par ma gorge avant que je ne les exhale avec violence ou douceur dans une chanson. »
    Un coup de chapeau aussi aux musiciens …
    C’est un bon moment sur Nos Enchanteurs ce matin. Très bon ! Merci !

    Reply
  3. Danièle says:
    il y a 14 ans

    Léo Ferré n’a pas vendu son âme au diable, C’ est Philippe Gaillard qui l’a absorbée , ruminée et nous la restitue à sa manière mais intacte .

    Reply
  4. Cabadi says:
    il y a 14 ans

    Ah ! L’ami Guillard ! Ravie de lire un si beau papier sur ce grand interprète. Je rajouterai juste une mention spéciale aux deux musiciens qui l’accompagnent : Rudy Guillard à la guitare et l’inénarrable Christophe Barennes au piano et accordéon.
    Merci Michel à bientôt !

    Reply
  5. Michel Kemper says:
    il y a 12 ans

    Petit retour en arrière avec ce billet publié initialement le 12 février 2013, sans qu’il ne fasse le moindre scandale, ni relatif à Ferré, encore moins au vocabulaire, tout aussi « choquant » que celui du récent article sur Emmanuel Depoix d’août 2014. Deux poids deux mesures, donc. Là aussi on parle de pisse (j’y peux rien, « ça me pisse du bras » comme dirait Nougaro), comme Ferré lui-même d’ailleurs : « J’attends des mutants. Biologiquement je m’arrange avec l’idée que je me fais de la biologie: je pisse, j’éjacule, je pleure. Il est de toute première instance que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait d’objets manufacturés. » A cette époque, le minuscule et dérisoire clan des intolérants de la diaspora d’Ivry ne songeait pas encore à me faire la peau, cause à d’insupportables articles, et Chantal Bou-Hanna était encore la première fan de NosEnchanteurs (la preuve, elle faisait partie de l’équipe).

    Reply
  6. Norbert Gabriel says:
    il y a 12 ans

    Mais en février 2013, tu étais un dieu vivant pour qui tu sais, depuis tu es Satan et les 36 légions de l’enfer… Ce qui doit mieux convenir à Ferré, pour qui les dieux… Vous savez la suite… Thank you Satan !

    Reply
  7. Norbert Gabriel says:
    il y a 12 ans

    J’ai failli mettre quelques extraits des textes de Ferré, dans lesquels il ne se prive pas d’utiliser des « très gros mots » horriblement grossiers pour illustrer le fil de sa pensée, c’est aisément vérifiable, et connu, de ceux qui ont lu la somme monumentale de ses écrits, de tous ses écrits, « Les chants de la fureur » plus de 1600 pages, que tout Ferrémaniaque devrait avoir comme bible de référence.
    Un ouvrage dont la presse a presqu’unaniment oublié de présenter.
    Pour mémoire : https://nosenchanteurs.fr/index.php/2014/05/08/la-bible-leo-ferre-les-chants-de-la-fureur/

    Reply
    • Michel Kemper says:
      il y a 12 ans

      Tous ces médiocres qui, durant plus de vingt-quatre heures, m’ont envoyé leurs pires scuds, leurs pires insultes, sur ce billet sur Depoix à Barjac, ne me semblent pas bien connaître leur Ferré. C’est peut-être pas pour rien qu’ils se raccrochent à son clone. Ils font de Ferré une institution, dont ils sont les garde-suisses, alors que Ferré est toute autre chose, qui pisse et éjacule des mots qu’ils ne comprendront jamais.

      Reply
  8. Sylvie Roblin says:
    il y a 12 ans

    Une interprétation absolument unique et remarquable. Cela fait déjà quelques années que nous le suivons avec délectation.

    Reply
  9. Gilles Roucaute says:
    il y a 12 ans

    Et bien, avec Ferré tu as la métaphore urinaire ! 🙂

    Reply
  10. Marc Gicquel says:
    il y a 12 ans

    Je l’ai vu l’an dernier au tremplin de la chanson francophone d’Angers… Un grand interprète qui vit « son » Ferré et c’est extra.

    Reply
  11. Natasha Bezriche says:
    il y a 12 ans

    Spectacle de haut vol… En plus un vrai « frangin », une belle personne ! Chapeau l’artiste et merci à NosEnchanteurs pour ce papier au verbe à la hauteur !

    Reply
  12. Marie-Françoise Balavoine says:
    il y a 12 ans

    Voilà ce que j’appelle « interprétation » ! Merci Michel de me faire aimer Ferré grâce à quelques véritables interprètes comme Annick Cisaruk ou Philippe Guillard.

    Reply
  13. POMMIER Marc says:
    il y a 12 ans

    Je n ‘a i pas accroché le spectacle Léo FERRé de Philippe GUILLARD, sauf 3 ou 4 chansons là ou il est sobre ce qui n’enlève pas l’expression très forte de l’artiste !

    S’il ne plagie pas FERRé et loin de là je trouve parfois qu’on dirait du GAINSBOURG excessif !

    J’ai eu beaucoup de mal à écouter certaines chansons dont la mise en scène relaie les paroles en dixième plan !

    Reply

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