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Barjac 2019. Thomas Fersen, des histoires à dormir de goût

deFranck Halimi
1 août 2019
dans En scène, Festivals, Franck Halimi, L'Équipe
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Thomas Fersen à Barjac en 2019 Photos ©AM Panigada
Thomas Fersen à Barjac en 2019 Photos ©AM Panigada

30 juillet 2019, 23 heures, Cour du château,

 

C’est une cour du château bourrée à craquer -et enthousiaste après la prestation à la fois déjantée et totalement maîtrisée de David Sire & Cerf Badin- qui attend avec gourmandise Thomas Fersen. Il y aurait presque même de l’électricité dans l’air. Il est des moments comme ça où on a le sentiment qu’il va se passer quelque chose de différent…

 

C’est alors qu’apparaît Thomas Fersen en liquette et bonnet de nuit d’antan, une bougie à la main, comme s’il arrivait dans sa chambre à toucher. Et d’emblée, le nonchaloir aiguillonne un public sur le qui-vive : « Et si on allait se coucher, maintenant ? » Et, bien entendu, ça répond à l’unisson protestataire et démarre au quart de tour : « non ! » Quel culot que d’oser ainsi attaquer de front un spectacle ! Le ton est donné et le rabat-joie entame son drôle de spectacle en octosyllabes décalées et virtuoses, mais d’une fluidité rare, nous faisant ainsi entrer dans son univers singulier par l’un des biais qui lui sont familiers.

FERSEN Brjac 2019 ©AM Panigada_0105Et puis, il se met au piano et nous présente « Monsieur », l’air de rien : « Les passants sur son chemin soulèvent leur galure, le chien lui lèche les mains, sa présence rassure (…) Dans la paix de son jardin, il cultive ses roses, Monsieur est un assassin quand il est morose. Il étrangle son semblable dans le bois de Meudon, quand il est inconsolable, quand il a le bourdon… À la barbe des voisins qui le trouvent sympathique, Monsieur est un assassin, je suis son domestique ; et je classe le dossier sous les églantines, je suis un peu jardinier et je fais la cuisine. » En 4 minutes chrono et 2 coups de cuillère à pot, le tableau est dressé et le ton est donné : Fersen a le don, le savoir-faire, l’art et la manière et le métier d’un matois de première. Sous des dehors de naïve nonchalance se cache une véritable machine de guerre : derrière ses petites histoires faussement désuètes, son œil qui tombe et son apparence de chanteur pop british des seventies, c’est un caricaturiste fée-rosse qui bouillonne. Et qui nous brosse un monde où, derrière le tape-à-l’oeil vitrine de « Au bonheur des dames » se cache, en réalité, la petite boutique des horreurs. Et on ne peut pas dire « C’est toi, Zola ? » à cet oiseau-là qui, tel un magicien, ose et dose ses effets en nous menant à la braguette, comme avec sa « Diane de Poitiers » : « J’ai rien d’un ecclésiastique, ma conscience est élastique et si j’ fais mon examen, j’ suis pas dans l’ droit chemin. Non, je ne suis pas très pieux quand c’est l’heure d’aller au pieu. »

Et quand il évoque « Les vieilles » : « Elle avait 18 ans et moi j’en avais 16. C’était une terminale, moi j’étais en troisième. C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Pour avoir l’air plus vieux, j’ lui ai demandé du feu j’ai tiré une bouffée, j’ai failli m’étouffer, j’ lui ai dit « moi j’aime bien les vieilles », Fersen démasque nos faux-semblants et n’hésite pas à exposer ses propres dérives dans le miroir de sa poésie, où l’insolite erre comme un ver nu dans une pomme blette.

Et puis, voili qu’advient une autre particularité de l’artiste à la parente triste figure, avec son texte parlé en alexandrins, « La pelle » : « Jusqu’aux très lointains archipels, le monde entier nous rend hommage, parce que nous autres, les fromages, nous avons inventé la pelle. Non, pas l’instrument contondant, n’allez pas vous casser une dent ! Pas celle pour enlever les gravats… la pelle qu’on roule sur les sofas, qu’on savoure en fermant les yeux, pendant que les doigts déboutonnent. » À l’instar d’un « mot-lierre » ou d’un « Bern narre joie y est », – et malgré leur métrique d’une strictitude à faire péter un roseau penchant – ses vers ne sont ni cassants ni brisés, car ils se la coolent douce comme l’eau de La Fontaine barjacoise : sempiternellement, mais en fraîche heure et sans zakoo. Il se parle et nous parle, il se « croque » et nous escroque : « Quand je rentre à la maison, elle me dit souvent que j’ai une tête d’enterrement et elle a raison. Je travaille au cimetière, c’est incontestable, je laisse ma tête au vestiaire et je me mets à table. » Car, outre l’interprète qu’il est indubitablement, l’auteur aussi est bel et bien présent. Et on touche du doigt (et du reste) une écriture ciselée, pesée, soupesée et surpesée, posée et supposée, et où chaque mot est à sa place, imposé comme les mains d’un magnétiseur sur la personne qu’il espère soulager.

En fait, peu importe que ce qu’il nous conte soit la vérité, puisque ce qu’il se raconte est SA vérité. Alors, l’air de plus en plus éreinté, il se livre et se délivre : « Quand vous dormez, je hante les ténèbres (…) Je suis mort et j’en fais pas un drame. Mon job, c’est à la Foire du Trône. C’est moi qui fais crier les femmes (les femmes crient de terreur, dans une assistance qui joue le jeu avec une évidente délectation), je suis squelette au train-fantôme. »

FERSEN Barjac 2019 ©AM Panigada 0MG_0188Il déroule donc un spectacle d’une précision d’horloger suisse-allemand et d’une délicatesse d’entomologiste tchèque. Où l’on s’aperçoit que, à l’instar de Sanseverino, Fersen est un artiste libre. Mais, sa liberté à lui se veut totalement maîtrisée, contrairement au guitariste « bérangé et bérangeant » de la veille qui, lui, était totalement en roue libre. C’est là qu’interviennent mes légères réserves sur ce spectacle au petit poil : le pianiste ne m’apparait pas à la hauteur de l’auteur et de l’interprète. Et lorsqu’il s’assoit devant l’instrument, il perd aussitôt le contact – essentiel – avec le public. Et son ton, nonchalant et corrosif, devient derechef un peu moins présent, dans la mesure où le piano semble le préoccuper, ce qui est fort dommage !

Enfilant alors une veste et un pantalon, il se dirige avec sa tranquillité fourbue vers la fin du spectacle avec certains de ses tubes comme « Zaza », « Dugenou », « La chauve-souris » et « Les malheurs du lion », qu’il interminabilise avec un public manifestement heureux d’en découdre et de faire scène avec Thomas. Au cœur de la nuit, il est 0H46, « la salle s’éteint et je m’avance. On crie « à poil ! » un peu de patience ! » Il paraît qu’il y en a qui gagnent à être cul nu…

 

Thomas Fersen, Mes amitiés à votre mère.

Le site de Thomas Fersen c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, là.
Le nouvel album de Thomas Fersen C’est tout ce qu’il me reste paraît le 27 septembre 2019.
Concerts le 13 septembre à Versailles et le 17 Octobre au Triton, Les lilas. Autres dates sur son site.

Diane de Poitiers


La pelle

 

Tags : Barjac 2019NouvellesThomas Fersen
Franck Halimi

Franck Halimi

Longtemps considéré comme bon à rien sous le vertigineux prétexte d’être touche-à-tout, se voit surtout comme un humain aux mains nues, dont les idées et la créativité sont des armes de « co-construction massive et de partage ». Outre ses expériences de maître-chanteur, de réalisateur et de metteur en zen, il cumule les aptitudes relatives au travail en équipe, en organisation, coordination, planification et production. Ses qualités de formateur sont reconnues dans plusieurs milieux professionnels (scolaire, étudiant, social et musical). Et il écrit aussi articles et critiques pour le site quotidien le plus lu sur la chanson française, NosEnchanteurs, et fut régulièrement invité sur France Bleu Bourgogne pour sa liberté de parole et son regard non conventionnel sur la société. Mais, là où il s’éclate le plus actuellement, c’est dans sa capacité à relier ses semblables si différents sur des projets originaux et créatifs. En particulier, en sensibilisant des publics éloignés des publics éloignés des arts et des cultures (interventions en milieu scolaire, dans les quartiers, en hôpitaux spécialisés, en EHPAD, en milieu carcéral…), aux problématiques environnementales. Il a même imaginé un concept intitulé « Écologie Populaire » (dite ECO’POP) dont l’objectif est de poser des passerelles entre des binômes écologue/artiste et ces publics particuliers.

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