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Véronique Sanson, les chants les plus beaux sont les plus désespérés

denosenchanteurs
27 avril 2020
dans Artistes, L'Équipe, Merci Collègues !, Philippe Emery
1

Au moment où les souvenirs remontent, dans la période insolite et propice à la réflexion que nous traversons, et justement lorsque Véronique Sanson fête son anniversaire (c’était le 24 avril), nous arrive ce ressenti imprégné de nostalgie de notre confrère Philippe Emery, journaliste à la Dépêche et auteur des articles-hommages à Claude Nougaro lors de son départ en 2004.

 

Dos de la pochette du disque "7", paru en 1979
Dos de la pochette du disque « 7 », paru en 1979

Il est une période de la vie, une sorte de parenthèse qu’on ouvre un jour sans savoir quand on va la refermer. On ferme alors des portes, des rêves, qu’on avait ouverts à l’adolescence et qu’on ne veut plus franchir à l’âge dit adulte. On ne lit plus les romans et les poètes qui nous faisaient rêver alors. On n’écoute presque plus jamais les musiques et les chansons qu’on savait par cœur et qui nous guidaient dans la vie qu’on espérait vivre, alors. Parce qu’on les réduit à des bluettes, qu’on les voit comme des rengaines un peu bébêtes.

Plus de Beatles parce que c’est trop mélodieux et harmonieux et parce que les paroles nous paraissent un peu niaises, un peu trop gentillettes. Plus de Trénet parce qu’il a mal vieilli, le swing troubadour devenu vieux gay même pas beau. Plus de Sanson qu’on écoutait seul dans sa chambre en rêvant de la rencontrer et de la séduire jusqu’à ce qu’elle passe une nuit sur notre épaule. D’être celui pour qui elle chantait : « pour qui ce feu qui brûle en moi ?». Celle qu’on écoutait à fond sur la sono stéréo haute fidélité du cousin, en vacances, dans le salon de ses parents partis au travail, celle dont le piano et la voix nous emportaient vers des songes d’avenir sur des rythmes doux et merveilleux. On a gardé les vinyles, bien sûr, un peu éraillés d’avoir été trop écoutés, grattés par des diamants pas assez doux, dans un coin de la discothèque. Mais on ne les écoute plus jamais, oubliés.

Un jour, une chanson passe sur un radio : Amoureuse reprise en anglais par Shirley Bassey. La musique nous entraîne et on se dit que c’était pas si mal. Que ça balançait pas mal. On se dit même que c’était mieux par cette Véronique dont le nom rime avec chanson. Juste un S qu’on pourrait chuinter, chanter. Et qui s’écrit, à un M près, comme Samson, symbole de force si fragile. L’original plutôt que la copie. Le français plus que l’anglais, qui swingue pourtant tellement mieux, en principe. Alors on va sur le site de streaming, après un jour de réflexion, pour voir. Comment ça a vieilli. On se dit qu’on va arrêter au bout d’une chanson, justement cette « Amoureuse » qui nous a fait envie. Et on écoute tout sans s’arrêter en retenant ses larmes pour ne pas pleurer, pleurer sur soi, sur « sa vie qui est un longue nuit » comme elle chante dans Le Maudit : « Tu es prisonnier de ton secret, mais ta douleur efface ta faute ».

Au Trianon, à Paris, en 2016 (photo Vincent Capraro)
Au Trianon, à Paris, en 2016 (photo Vincent Capraro)

Quelle est la faute, le secret de Véronique Sanson ? « Toutes ces choses que j’ai cachées pour ne pas paraître trop étrange ». Sanson est une vraie désespérée. Indécrottable romantique. Son piano swingue, jazz et pop, mais ses paroles sont si tristes, mélancoliques. Même dans ses rengaines les plus entraînantes, les Alia Souza, Bernard’song ou (exclusivement) Féminin, qui semblent ne rien vouloir dire, il y a une faille à un détour de rime, une fragilité derrière les vers qui claquent. La plupart de ses chansons parlent de l’absence, « toute une vie sans te voir » : qui ? Michel Berger, le premier amour, parti dans son paradis blanc, « seras-tu là ? », Stephen Stills et ses paradis artificiels, un autre, un père, qui sait ? Elles parlent des regrets et des remords, de culpabilité, d’idéal, du temps qui passe, qui fuit, « temps hémophile » comme chante Souchon, « le temps est assassin » répond Véronique.

Ces chansons parlent de la recherche de l’amour et de la douleur de l’amour, de l’impossible amour. Sanson, un Brel au féminin ? Désespérée jusqu’à invoquer Bouddha, ou rejeter Allah, et ces hommes qui font couler le sang dans le désert en son nom. Et jusqu’à tirer sa révérence quand tout parait solitaire et perdu : « parce que je suis seule au monde » « Je ne veux plus d’amour (…) amoureuse, j’ai peur de l’être (…) l’amour, c’est comme l’enfer ». Ne plus être séduite par « ces merveilleux faiseurs de rêves ». Et « mourir de tendresse déçue ». La solitude aussi : « Quand on n’a personne, on se sent tellement minable, on voit des choses abominables (…) mais quand on est seul, on est son propre maître à bord, Moins que l’esclave de son remord (…) Dans un désert impitoyable, une solitude inoubliable (…) On est mi maître-mi esclave (…) la fin du monde est pour demain ».

Alors, la fuite toujours : l’alcool, la fête, les amis les plus fidèles qui s’en vont peu à peu, et les « étranges médecines » , « l’étrange comédie » qu’on joue à sourire quand tout va mal, pour les autres, alors qu’on est dépassé par le temps : « On m’attend là-bas !». Et l’évasion dans les rêves ou les ailleurs : « Il faut que je m’en aille (…) loin des accordéons » « J’ai besoin d’air et d’exister ». Elle étouffe , Véronique, d’amour déçu, de solitude, de douleur, de trop de rêve, « son cœur éclaté », « tout l’espoir que j’ai dans l‘avenir, c’est de rester chez moi et éviter le pire ». « Les jours de ma vie s’en vont sans que j’ai pu retenir la leçon », « Je me suis tellement manquée (…) je m’étais tellement trahie, perdue, j’avais rendu les armes », « Je sais que jamais rien ne dure », pleure-t-elle, mais quelque chose en elle lui donne à nouveau la force : « Quelquefois je sens les mystères des choses que je comprends mal ». Elle avoue sa faiblesse : « L’irréparable, c’est aimer d’amour, de donner une partie de sa vie ». Mais, en même temps, soldat infatigable de l’amour : « Je veux vouloir aimer ». Et puis : « Je me suis pardonnée ». « Le temps n’existe pas ». Et puis, la musique, sa musique, « rien que de l’eau, rien que de la pluie, de l’eau-delà, de l’au-de l’eau, la musique tombée du ciel ». Il est bon parfois de retomber en adolescence…

– PHILIPPE EMERY

Amoureuse, INA 1972 

Mi-maître, mi esclave, 1979 (Francofolies 1994)

Je me suis tellement manquée, 1998 (remastérisé en 2008), Mise à jour 8 10 2025 


Rien que de l’eau, 1992 (enregistrement Bruxelles 2019)

Tags : NouvellesVéronique Sanson
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Commentaires 1

  1. Franck Halimi says:
    il y a 6 ans

    Magnifique papier, qui retranscrit de façon pilo-érectile, mes sensations d’enfance.
    Car ce que décrit avec une grande justesse Philippe Émery, je l’ai ressenti de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toute mon âme.
    Cette lecture en temps de confinement constitue donc pour moi une sorte de bain de jouvence.
    Car, au même titre que Brassens, Brel, Gainsbourg, Higelin, Jonasz, Lapointe, Nougaro et Vian, Véronique Sanson a très tôt construit et affiné mon amour de la chanson.
    Et si j’ai une tendresse et une reconnaissance infinie à son égard, c’est certainement aussi parce que, en tant que seule femme de ce groupe de plumes et interprètes exceptionnels, elle a indubitablement forgé ma relation à la gente féminine et la compréhension que j’en ai.
    La justesse de ce papier est donc à l’aune de la sensibilité que Madame Sanson a su transmettre à l’amoureux de chanson que je suis devenu au fil du temps…

    Reply

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