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Gilbert Laffaille : « La chanson que j’aime n’a plus vraiment de place »

deRobert Migliorini
6 novembre 2019
dans Interviews, Robert Migliorini
7
Gilbert Laffaille (photo -©Michel Lidvac)
Gilbert Laffaille (photo ©Michel Lidvac)

En ce début novembre 2019, Gilbert Laffaille vient de donner  deux concerts exceptionnels au Forum Léo-Ferré à Ivry-sur-Seine. L’occasion de revisiter, en une vingtaine de titres, quarante ans de chansons et de sketchs (du Vieux Théâtre au Triangle des Bermudes en passant par Kaléidoscope et Neuilly blues). Il a donné plus de mille concerts en France et à l’étranger et réalisé depuis 1977 une quinzaine d’albums (dont certaines chansons ont été traduites en de nombreux pays). Dans un livre bilan, Kaléidoscope (voir l’article de Ghislain Debailleul), il retrace les grandes étapes d’une vie d’artiste. Gilbert Laffaille répond aux questions de NosEnchanteurs.

 

NOSENCHANTEURS. Si les médias (certains en tout cas) se sont fait discrets sur votre carrière et vos chansons, le public est resté fidèle. Vos récents concerts au Forum Léo-Ferré l’ont démontré. Faut-il s’en étonner ? Des artistes reconnus aujourd’hui (comme Vincent Delerm) avouent votre influence sur leur vocation. Comment revisitez-vous votre parcours et la chanson de caractère que vous incarnez ?

Gilbert LAFFAILLE. Le public me suit depuis des années, c’est vrai, et je l’en remercie. Les gens me sont fidèles comme ils le sont à Anne Sylvestre, Michèle Bernard, Romain Didier, Dick Annegarn et quelques autres. Comme ils n’ont pas vraiment l’occasion de pouvoir nous écouter sur les « grands » médias ils viennent nous voir sur scène.
J’ai pu exercer ce métier à une époque où cela avait du sens et où l’on pouvait y gagner sa vie sans pour autant être une immense vedette: il y avait le réseau des MJC, des Centres Culturels, des théâtres municipaux, des émissions ouvertes à la radio et à la TV sur le service public, des rubriques chanson dans les journaux (il y avait des journaux!) et surtout on pouvait vendre des disques (il y avait des disquaires !).
À cela s’ajoutait des droits d’auteur et de compositeur (Sacem) voire d’interprète (Adami). Mon parcours n’est pas différent de celui des artistes que je viens de citer et de celui de beaucoup d’autres. J’ai été médiatisé pendant une vingtaine d’années et puis cela s’est arrêté. J’ai traversé également des épreuves dans ma vie privée qui n’ont pas facilité les choses. Honnêtement je pense que ce que je crée est tout à fait accessible au grand public pour peu qu’on le lui fasse entendre. Mais vous aurez remarqué que depuis quelques années l’éventail des artistes proposés s’est rétréci. Il n’y a plus beaucoup de place, les gens des médias préférant profiter de l’antenne pour faire leur propre promotion plutôt que d’en faire profiter les autres. Il y a un certain dévoiement du service public.

55731117_10218597256665613_2576201150273421312_nVous avez toujours aimé la chanson. Tout en pratiquant d’autres exercices littéraires et artistiques. Comment l’expliquer ?

Oui j’ai aimé la chanson mais aussi le théâtre, le cirque, l’humour, le cinéma, la danse, la poésie, la musique, le jazz, la littérature. J’aime beaucoup de choses. Tout est intéressant. En outre les disciplines artistiques vous en apprennent beaucoup sur vous-même : elles marquent vos limites.

Kaléidoscope, une  « somme » résumant votre parcours et qui vient de paraître aux éditions Pirot, se conclut sur quelques doutes. Sur la survie notamment de la chanson en français sans pouvoir assurer qu’elle ne se fondra pas dans le grand flot mondial dominé par le modèle anglo-saxon. Qu’est ce qui pourrait assurer cette survie ?

Dans « Kaléidoscope » je livre quelques réflexions personnelles. Mais il ne faut pas me faire dire ce que je ne dis pas : j’envisage la fin d’une certaine chanson, celle que j’ai connue, aimée, pratiquée. Mais elle évolue et elle évoluera. Après… chacun ses préférences : aujourd’hui on promeut Jeff Koons et quelques autres faiseurs, ça ne m’empêche pas de préférer Gauguin ou Monet. Dans les conditions actuelles de production, de distribution, la chanson que j’aime n’a selon moi plus vraiment de place. Peut-être parce que c’est une chanson un peu littéraire et que cela fait peur aux diffuseurs. Tout ce qui pourrait demander un petit effort d’attention ou de réflexion est écarté de peur de perdre l’auditeur, le téléspectateur. Tout le monde navigue à vue, au sondage, à l’audimat, à la clientèle… même le président de la République !

maxresdefaultVous annoncez « lever le pied ». Vous continuerez à écrire ? Vous avez des chansons dans les réserves ?

Non je n’ai pas beaucoup de réserve, d’abord parce que je ne garde plus. Maintenant je jette mes brouillons. Exprès. Avant je conservais tout. J’estime que si j’ai des choses à dire elles doivent jaillir dans l’instant présent et ne pas venir du passé. J’écris du théâtre, des contes pour enfants. J’écrirai peut-être encore d’autres choses, des poèmes, des nouvelles. Et je pourrais bien sûr écrire des chansons si je pensais qu’elles auraient quelque chance d’être entendues.

Vous avez écrit Chanter encore, Aller où se lève le jour. Qu’est- ce qui vous enchante toujours dans ce paysage musical, vous qui écrivez préférer une création foutraque à l’autre pensée avant tout pour le marché ?

Peu de choses m’enchantent dans la production actuelle que je trouve à la fois formatée et souvent bâclée au niveau de l’écriture. Mes derniers coups de cœur sont déjà anciens : Amy Winehouse, Mélody Gardot, Camille, Thibaud Defever et Romain Lemire.

1999-gilbert-lafaille-la-tete-ailleursVous maintenez votre proposition (jadis adressée aux Victoires de la Musique) de créer un prix remis par un jury de pros saluant la créativité, l’originalité d’une œuvres, d’une carrière, etc., et pas seulement des prix attribués aux succès commerciaux du moment ?

Bien sûr ce serait bien des récompenses attribuées en fonction des qualités artistiques et non pas en fonction des chiffres de vente et des réseaux. Je suis resté le même rêveur idéaliste…

Quelles clés livrez-vous au regard de votre parcours aux jeunes chanteurs (euses) ?

Je n’ai pas de clés. Et pour ouvrir quelles portes ? Celle du succès ? Celle de la création ? Celle de la durée ? J’aurais envie de dire « Restez vous-même, personne n’est obligé de faire l’artiste, une vie heureuse et utile cela n’a pas de prix et vaut beaucoup plus que des bravos sous les projecteurs et puis aussi de conseiller un peu trivialement: « prévoyez un métier de rechange ». Car l’artistique seul n’intéresse plus grand monde.

 

Pour commander le livre de Gilbert Laffaille, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs a déjà dit de lui, c’est là.

A lire aussi le grand entretien avec Raoul Bellaïche qui vient de paraître dans le numéro 16 (octobre 2019) de Je Chante ! magazine.

« Neige » :

« Le vieux théâtre » :

Tags : Gilbert LaffailleNouvelles
Robert Migliorini

Robert Migliorini

Amateur de chansons depuis quelques décennies. Journaliste professionnel dans divers titres de presse écrite. Notamment dans le groupe Bayard, au quotidien La Croix. Ou encore pour le bulletin aujourd’hui disparu du Centre de la chanson. Programmateur d’une émission hebdomadaire « Un air qui me rappelle », sur le réseau national de Rcf-Notre Dame. Anime un blog « Au cabaret du bon Dieu », lieu de rencontres entre toutes les vocations musicales, tant profanes que religieuses. Basé à Paris.

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Commentaires 7

  1. POMMIER Marc says:
    il y a 7 ans

    Gilbert LAFFAILLE, je crois que la première fois, c’était à l’internat « le président et l’éléphant » ». C’était sur sud radio. Depuis, ses albums sont classés dans ma discothèque et tournent sur la platine vinyle ou CD. J’aime beaucoup !

    Je partage ses points de vue sur le métier de la chanson ! Il y a tout de mêeme une génération qui écrit bien ! mais, c’est encore plus difficile de se faire connaître.

    La monde de la chanson aurait évolué s’il y avait une solidarité pour faire évoluer le monde de la chanson que je trouve quand même individualiste mais aussi très copinagé ! à quoi servent tous ces concours si ce n’est que de dresser de la compétitivité comme dans tout le reste de la société ! pourquoi opposer les artistes ?

    Reply
  2. Evelyne GUTIERES says:
    il y a 7 ans

    Moi aussi j’ai connu Gilbert Laffaille avec cette chanson « le président et l’éléphant », puis » le gros chat du marché « (toujours d’actualité !!!) et bien d’autres encore avec toujours cette poésie,cette délicatesse mais aussi cet engagement à défendre les exclus et je pense notamment à « Tom du Mali » qui a aussi été chantée par Romain Didier.Son écriture est élégante et ses musiques mélodieuses.
    Chapeau bas Monsieur Laffaille ! continuez à écrire si vous le souhaitez, et nous nous continuerons à vous lire, à vous écouter et même à chanter vos chansons pour les faire découvrir !!!!
    Merci à vous et à l’équipe de NosEnchanteurs de faire connaitre des artistes comme vous !
    Evelyne

    Reply
  3. Laffaille says:
    il y a 7 ans

    Suite à certains commentaires, petite mise au point: je ne cherche évidemment pas à décourager les jeunes qui se lancent. Je les encourage, allez-y ! Mais je préviens juste que c’est extrêmement difficile. Ce qui me navre le plus c’est qu’il n’y ait plus d’espace ouvert au talent, à l’artistique. Tout se jauge à l’aune de la rentabilité. C’est fatiguant. Et contre-productif. Le talent a besoin de liberté pour s’épanouir. Et grandir. Bon courage à tous, amis chanteurs!

    Reply
  4. POMMIER Marc says:
    il y a 7 ans

    Je ne pense pas que tu décourages les jeunes générations Gilbert LAFFAILLE … Ceux qui découragent, c’est ceux que tu cites, ceux qui n’ouvrent pas d’espace public pour les artistes talentueux ! oui, c’est la rentabilité là aussi.

    Reply
  5. Joël Luguern says:
    il y a 7 ans

    Je ne dirai jamais assez le plaisir que j’ai eu à lire « Kaléidoscope ».
    C’est passionnant et instructif sur Gilbert Laffaille, bien sûr, mais aussi sur la chanson française des quarante dernières années.
    (Je l’ai acheté un samedi, et le dimanche soir j’avais fini de le lire…)
    S’il n’y a qu’un seul livre sur la chanson à offrir cette année, c’est celui-ci. D’autant plus, mais avec G. Laffaille on n’est pas surpris,
    que c’est très bien écrit.
    Le récit de sa victoire au festival de Spa est désopilant. On en rit encore longtemps après l’avoir lu. (J’ai lu le livre en juin dernier)
    Laffaille est un auteur sérieux mais qui ne se prend pas au sérieux. C’est rare.
    Et puis quand j’ai une baisse de moral, j’ouvre son livre à la page 345. Et je relis « Rêve de comptoir ». Un texte magnifique.
    Il n’y a que lui qui pouvait écrire ça.
    Il affirme que c’est une sorte d’exercice de style à la manière de Michel Audiard et de Frédéric Dard.
    La vérité est que c’est beaucoup mieux que du Audiard car c’est en vers, de trois pieds qui plus est. Du grand art ! Il est trop modeste, Gilbert Laffaille.
    Enfin, pour savoir comment était considérée la chanson française par les médias il y a quarante ans et comment elle l’est aujourd’hui, il suffit de regarder la photo de la première page de couverture puis celle de la quatrième de couverture. C’est un parfait (et triste) résumé des deux situations.

    Reply
  6. Michel Davesnes says:
    il y a 6 ans

    Giscard, il est mouru. Gilbert Laffaille lui avait retapissé le portrait de belle manière :
    https://www.youtube.com/watch?v=LOMx0jhz9kY

    Reply
  7. Jean francois Prost says:
    il y a 6 ans

    Immense Gilbert Laffaille. Quel régal, quel talent. Quels souvenirs, pour moi.

    J’avais 13 ans à la fin des années 70 puis début des années 80, et j’écoutais en boucle les albums Nettoyage de printemps, Kaleïdoscope puis ensuite Folie douce…
    C’est pour moi un des grands de la chanson francophone. Les textes bien sur, drôles, poétiques ou complètement loufoques. Sa voix légère, un peu planante et une musique toujours bien inspirée. L’originalité, sa force, rien ne ressemble à ce qu’il fait. C’est pour cette raison, ou une de plus, que j’adore. Merci Gilbert.

    Reply

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