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Manuel Etienne, hors de la ville froide

deCatherine Laugier
15 décembre 2016
dans Catherine Laugier, L'Équipe, Lancer de disque
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ETIENNE Manuel_ni_pluies_ni_riens 2016Ni pluies ni riens fait partie de ces albums qui vous séduisent à la première écoute et que chaque nouveau passage révèlera un peu plus, cependant, tant on y découvrira de subtilités musicales, de sens caché.
Je n’aime pas le terme pop pour caractériser un album, en général il sert de cache-misère pour parler d’albums faciles, sucrés, répondant aux goûts du temps et manquant d’inspiration. Pourtant, c’est ce terme qui qualifia les Beatles ou Pink Floyd et, en ce sens, ceci est un album de musique pop-rock, mais d’une tonalité assez sombre, ascendance punk. Même si, furtivement, on peut penser justement à Pink Floyd, aux Pixies, à Bashung, Jean-Louis Aubert ou même à Fauve (je n’y peux rien, le cerveau est conçu pour reconnaître ses références passées), c’est un album de son temps avant tout, personnel et extrêmement précieux dans le bon sens du terme.
Après deux albums mi-anglais, mi-français, le Nancéien Manuel Etienne, le chanteur, voix douce et claire, écrit désormais ses textes entièrement en français. Synthétiques, audacieux, évocateurs, ils ne se posent pas à l’improviste sur la musique qu’il co-compose avec son équipe, mais ils en sont partie, à moins que ce ne soit celle-ci qui fasse partie des mots. Quand les mots laissent place aux instruments, c’est que ceux-ci racontent aussi une histoire qui nous envahit, nous subjugue.

Si Du ciel m’a fait venir des larmes aux yeux avant même que je n’ai pu prêter attention aux paroles, c’est que le rythme lent et balancé, avec des subtils changements de gamme, la basse et les sons violoneux des synthés, et le reverse final de la batterie vous envoient au ciel autant que les paroles minimalistes : « A peine éclose et plus rien ne lui ressemble / Dans sa tête elle n’a qu’une idée, elle tremble /  Du ciel je l’ai vue tomber, se rendre ».

Béziers, morceau uniquement instrumental (une habitude prise, dès les débuts, d’enregistrer un instrumental par album), laisse l’esprit libre pour interpréter ce qu’il entend. Le crissement initial exercé sur la corde grave, le fond de guitares entêtantes et roulantes, la terrifiante utilisation de la batterie, ponctuations répétées de trois doubles coups sur la caisse claire, effets de castagnettes, et le subtil fond de trombone, créent une tension qui donne une idée de l’atmosphère de cette ville, antique et prospère, mais aussi siège du massacre des Albigeois, bien avant de se prêter à de sombres idées.

L’album commence par cet Arcane 99 parlé puis chanté, un peu sombre, un peu mélancolique , où les percussions tricotent les guitares, « Je ne vais pas aussi bien qu’on le croit », qui se déglinguent à la fin, jusqu’au cri final, « Je t’ai trouvé trop rapide », et sa chute brutale.
Fait divers tragique que cette course faussement gaie, derniers instants, « Ne tomberont plus sur moi ni pluies ni riens », à laquelle fait suite une ballade douce et balancée, la plus mélodique, avec cet imperceptible glou-glou de l’orgue, ponctuée des doux tic-tic de la pointe sur le hi-hat [double cymbale, NDLR] de ces chœurs planants : « Pourquoi faut-il que le mal me déguise / En corsaire je n’ai plus peur du tout ».
Bravo au travail subtil du batteur David l’Huillier (ah le tougoudou-tougoudou des toms sur cette histoire d’amour virtuelle pour une Kelly, vedette de série télévisée, avec laquelle on pourrait « Marcher jusqu’au jardin des roses »…). Omniprésentes sont les guitares de Manuel, de Thomas Rocton, également à la basse, aux claviers, piano, trombone et bidouillages électriques, et de Fabien Pilard, alternativement à la basse.

La nuit remue de ses orgues entêtants et clavier dans « cette ville qui nous rend fragile » comme ce Hors Piste qui matérialise le refus de ce monde de travers, sa conjoncture économique, ses banquises qui s’effondrent, par des changements de tempo, et la belle descente chromatique à la basse après « Paris sous l’eau s’effacera et tu pleures ».
On finit dans la forêt mystérieuse par une Balade avec Perrine, ses orgues et ses chœurs, avant de plonger dans La masse de vide, cri désespéré coupé de confidences, où guitare, claviers, percussions et notes violonées s’unissent vers le somptueux grand silence de la séparation.

On dit que souvent on est attiré par la musique d’une chanson, et qu’on y revient pour les paroles. On ressent rarement autant cette impression de parfaite correspondance dans cet opus extrêmement senti, pensé, construit musicalement. Une véritable atmosphère se dégage de ces dix titres parfaitement cohérents quoique tous différents. Il conviendra de l’écouter en qualité CD plutôt que dans une version compressée pour entrer vraiment dans cet univers tout en nuances.

Manuel Etienne, Ni pluies ni riens, auto-produit Lafolie Records 2016. A acheter ici, on peut aussi écouter là.  Le site de Manuel Etienne, c’est ici. Ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, c’est là.  

La nuit remue

Tags : Manuel EtienneNouvelles
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