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Nathalie Joly : Yvette Guilbert, du Divan japonais au Carnegie Hall

deCatherine Laugier
5 décembre 2016
dans Catherine Laugier, En scène, L'Équipe
1
Yvette Guilbert (dessin Toulouse-Lautrec)
Yvette Guilbert (dessin Toulouse-Lautrec)

Nathalie Joly, deux épisodes de la trilogie sur Yvette Guilbert. 19 et 20 novembre 2016, Le Petit duc, Aix-en-Provence,

 

Je n’avais gardé d’Yvette Guilbert que le souvenir d’une voix démodée roulant fortement les r selon le goût de l’époque « Madame Arthur est une femme / Qui fit parler, parler, parler, parler d’elle longtemps (…) C’est que sans être vraiment belle / Elle avait un je ne sais quoi ! » ou encore « Un fiacre allait trottinant / Cahin-caha, Hu, dia ! Hop là ! / Un fiacre allait trottinant / Jaune, avec un cocher blanc. », enregistrement chuintant sur cylindre fin XIXe siècle. Par la grâce de Nathalie Joly, je redécouvre Yvette avec les yeux du jeune docteur Sigmund Freud lorsque il la rencontre pour la première fois. Ou de Toulouse-Lautrec qui la dessine à la même époque.

Nous avons tous en mémoire cette esquisse de 1894 où la blonde Yvette nous sourit, telle Rita Hayworth avec ses longs gants noirs remontant jusqu’au coude. Mais bien peu savent qu’elle entretint une relation d’amitié avec le grand Sigmund, rencontré au Cabaret en 1890, avec qui elle eut une ample correspondance qui nous est parvenue.
Etonnez-vous alors que ce spectacle-ci soit, à l’origine, une commande de la Société psychanalytique de Paris à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Freud…

Nathalie Joly (photo Chantal Dépargne)
Nathalie Joly (photo Chantal Dépargne)

Premier épisode d’une trilogie, Je n’sais quoi évoque l’ambiance café-concert de cette période et souligne tant l’actualité de la chanteuse que son indépendance d’esprit. Résistant au directeur des Nouveautés (« Tu n’as pas d’expression, tu ne fais pas les bons gestes ! »), elle tient aussi tête à Freud lorsqu’il veut la convaincre de la permanence des désirs réprimés de l’enfance dans l’expression de l’artiste : « Je crois moi au contraire que c’est ce que nous n’avons pas encore été, qui nous facilite en art le moyen de le devenir, pour le public. »

Travail de recherche, d’écriture et d’interprétation : techniquement, la gageure pour Nathalie était d’actualiser la voix d’Yvette sans trahir sa diction parfaite et son rythme entrecoupé qui donnait du suspense à son interprétation. Faisant ainsi de son chanté-parlé de « diseuse de fin de siècle » l’ancêtre du slam. Pari tenu. En duo avec le pianiste Jean-Pierre Gesbert, Nathalie excelle à recréer une atmosphère avec esprit, dans un jeu expressif, drôle ou émouvant. 

Les cheveux et la barbiche blancs du musicien évoquent parfaitement les photos du Freud des années 20, mais il joue aussi les rôles masculins des chansons… Titres humoristiques, coquins, dramatiques ou succès populaires venus du fond des temps tel ce  «Suis-je, suis-je, suis-je, suis-je belle, moi ? », chanson préférée de Freud. Thèmes éternels du temps qui passe, de la frivolité, de la misère et de l’abus sexuel. Quand on vous aime comme ça dénonce déjà, sous un aspect humoristique, les violences faites aux femmes : « Et d’puis c’ temps-là, quand y m’fait une caresse / J’en porte la marque et j’ai les bras tout bleus. » D’elle à lui nous fait revivre l’ éternelle histoire d’une femme abandonnée : « Ça c’est une chose / Qu’une femme n’oublie pas. »

Yvette Guilbert (DR)
Yvette Guilbert (DR)

On retiendra la pathétique Soûlarde qu’elle vit avec tout son talent de comédienne ou, à l’opposé, L’éloge des vieux : « Sans abuser de sa victoire / Il est doux et cache ses feux ». Le joli jeu de scène esquissé avec un gant débandé en fera sourire plus d’un(e). Si les textes sont des plus célèbres auteurs de l’époque, Paul de Kock ou Léon Xanroff, la plupart ont été mis en musique par Yvette Guilbert elle-même, une artiste dont pourraient s’inspirer les féministes.

Des manuscrits et des partitions annotées, confiés à Nathalie Joly par des proches d’Yvette Guilbert, sont utilisés dans le deuxième épisode, En v’là une drôle d’affaire,  pour suivre le parcours de la chanteuse au temps des années folles. Après avoir cherché son inspiration dans les sources de la chanson, contes, poésies et tradition populaire remontant parfois à l’époque médiévale, qu’elle réécrit, abandonnant le genre cabaret, Yvette sera contrainte de revenir à « l’époque des gants noirs » à la suite d’une période difficile d’ennuis de santé.

Joly Gisbert Petit Duc Cath Laug 2Yvette écrit, joue, chante et tente de transmettre sa conception de l’art du « parlé-chanté » en créant à New York une école des Arts du spectacle, gratuite pour les jeunes filles démunies. Nous aurons même droit à la distribution de fac-similés, les « flyers » de l’époque. Nathalie nous fait revivre cette époque riche dans une époustouflante robe rouge corsetée, puis un splendide kimono représentant la libération du corps comme de l’esprit de la femme, pour terminer par une petite robe noire. Nathalie est la séduisante Yvette cachant son jeu en ombres… japonaises derrière un paravent, chantant debout, assise, à genoux, avec l’aplomb d’une femme libre. Qu’elle chante un infanticide, retourne aux personnages des chansons réalistes ou à des frivolités pleines d’humour, son esprit et sa gouaille font merveille. Yvette ne dit-elle pas que « les mots [on doit] les caresser ou les mordre, les sortir ou les rentrer, les envelopper ou les dénuder, les allonger ou les réduire…» 

 

Le site de Nathalie Joly, c’est ici. Le dernier épisode du triptyque, Chansons sans gêne, sera joué  à Viry-Chatillon au Théâtre de l’envol le 10 décembre 2016, au Café de la danse à Paris le 20 janvier 2017, puis à la Comœdia à Aubagne le 8 mars 2017.

En v’là une drôle d’affaire

Sur la scène

Tags : Nathalie JolyNouvellesYvette Guilbert
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Commentaires 1

  1. gicquel marc says:
    il y a 10 ans

    un bien bel article sur cette grande dame que fut Yvette Guilbert et sur Nathalie Joly qui recrée si bien son univers

    Reply

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