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Avignon off 2015. Benoit Paradis Trio, la joute qui fait déborder le jazz

deFranck Halimi
25 juillet 2015
dans En scène, Festivals, Franck Halimi, L'Équipe, Québec-Acadie
4

En pré en bulle, un p’tit conseil : si vous butez sur quelques mots ou expressions dont je me suis amusé à truffer le texte 6-2 sous, je ne saurais que trop vous conseiller d’aller faire un tour sur un dictionnaire franco-québécois en cliquant sur le lien suivant. Pour autant, il se peut que, profitant éhontément de cette liberté lexicale qu’autorise cette drôle de langue, j’ai également parsemé ce papier de néologismes personnels…

Rencontrer la singularité est une des aventures qui me fait le plus kiffer dans la vie. Et là, une fois encore dans cet Avignon 2015, je suis allé découvrir un univers jusqu’alors inconnu pour moi.

 

Benoit Paradis Trio (photo d'archives sorstu.ca)
Benoit Paradis Trio (photo d’archives sorstu.ca)

Benoît Paradis plante son décor en deux coups de cuiller à pote. Pourtant, au moment où il entre sur scène en marmottant, on a le sentiment qu’il arrive comme un cheval sur la soupe. L’air de rien, il débarque comme s’il était dans son salon avec ses « chums » et prend la parole comme on prend la tangente. Et c’est vrai que, « attriqué » comme il l’est (un costume gris informe, une chemise imbitable aux motifs surréalistes, une paire de lunettes de dernier de la classe et une coupe de cheveux d’électricien du dimanche qui aurait inversé le triphasé avec le 220 volts), on se demande juste ce qu’il vient faire là. « Assez cotée », engoncée dans un tailleur gris souris, la pianiste pourrait éventuellement être sauvée par sa blondeur, si on ne se rendait pas immédiatement compte qu’elle est en collant mais sans chaussure. Et puis, il y a la troisième roue du cas rosse : le contrebassiste et son costume (encore gris !) trois pièces auquel il en manque une, semblant sorti du théâtre d’à côté, où Feydeau et Courteline se tirent la bourre pour ne pas renouveler un spectacle qui n’a plus grand-chose de vivant. Toute cette mise en bouche (peu ragoûtante, j’en conviens) concerne l’aspect visuel des choses : bref, ces trois-là ne ressemblent à rien !

Et puis, l’histrion central prend la parole et le « nain porte nawak » continue : avec son air « zingué », le « bibitte » nous cueille, nous arrache de notre « terne hâte hâle » et nous fait perdre les pétales, avec ses « jokes » et ses « jasettes », mais surtout par la grâce de son accent « qu’est bé quoi » ô combien fleuri, mais à couper au couteau aztèque dare-dare.

Alors, la musique commence. Et là, c’est plus la même du tout ! Les notes éclosent, s’enchaînent, s’allient, s’exposent, s’imposent et s’explosent : c’est jazz à tous les étages et ça joue grave ! Au piano, Chantale Morin double les triples et quadruples croches sans anicroche, en égrenant noires et blanches avec une telle dextérité que cela nous défrise illico. Et quand la souris grise sourit et nous grise, elle illumine la scène et nous embarque dans sa fluidité heureuse (elle ne cessera d’être toutes dents dehors durant les 1h10 de spectacle, pour notre plus grand plaisir).

De l’autre côté du plateau, sérieux comme un « clair, 2 notes errent » et sobre comme un potomane à jeun, Benoit Coulombe rythme, slape et accompagne ses deux compères avec « l’arrigueur » du « mettre aux normes » et la tranquillité du « maître du tempo ».

Leur musique est savante, rigoureuse, calée au p’tit poil, mais exempte du carcan des dogmes : en un mot, elle est libérée et s’exprime avec joie et plaisir communicatifs, dans une joute qui, goutte que goûte, fait déborder le jazz.

Enfin, il y a le « dealer de maux » et « leader de mots » du trio : Benoît pas radin, mais malin, pas benoît mais badin, pas latin mais mâtin. Ce mêle-ange de Woody Allen jeune, de « Ché tebê Coeur » sous « en fête anime » et de « Boris Déviant » joue de la gratte comme on se gratte la joue, use de sa trompinette comme on souffle au cœur, coulisse en trombe du trombone en coups lisses et s’emballe en cymbales, même si pour cent balles t’as plus rien…

Et s’il est indubitablement musicien, il est bêlé bien « hauteur » (ô combien perché !) : dans sa façon de scruter le monde à travers sa lorgnette pas nette, il nous embarque dans des historiettes étranges, qui narrent son quotidien jamais banal comme ses délires psychédéliques les plus oufs.

L’auteur-compositeur-musicien devient alors chanteur : l’accent si particulier revient insensiblement sur le devant de la scène et des inflexions de Charlebois jeune reviennent alors à nos esgourdes ragaillardies par l’expérience. Car, dans cette façon de couper l’écheveau en cinq, il s’agit bien là d’une expérimentation « sciant tif-hic » : et les « tubes à essai » doivent contenir des substances sacrément bizarroïdes pour que « tounes » et « turluttes » sonnent ainsi !… Et quand le ménestrel (qui pourrait paraître « nono », mais qui n’est pas « niaiseux » pour une « piasse ») se fait vocaliste et scatteur, ça swingue à donf et les onomatopées « prennent le la et le pas » sur l’homme aux notes happées : on se retrouve alors tout simplement dans un état de béatitude enfiévrée.

En tout cas, les talents multiformes de ce surprenant trio méritent incontestablement de se développer : en cet Avignon 2015, on a le sentiment d’avoir découvert de futurs grands de la chanson francophone. On espère juste que, dès le 27 juillet prochain, le public si exigeant de Barjac saura lui offrir le tremplin et le porte-voix qu’il mérite à nos oreilles, à nos yeux et à notre esprit reconnaissants. Et que ce coup de projecteur pourra « peser sur le gaz » d’une carrière prometteuse…

 

Le site de Benoit Paradis Trio, c’est ici ; ce que NosEnchanteurs en a déjà dit, c’est là. 

 

L’Arrache-Coeur, 13 rue du 56ème R.I. Porte Limbert (pastille 11). A 21h jusqu’au 26 juillet inclus. Réservations au 04.86.81.76.97

Tags : Avignon off 2015Benoît Paradis trioNouvelles
Franck Halimi

Franck Halimi

Longtemps considéré comme bon à rien sous le vertigineux prétexte d’être touche-à-tout, se voit surtout comme un humain aux mains nues, dont les idées et la créativité sont des armes de « co-construction massive et de partage ». Outre ses expériences de maître-chanteur, de réalisateur et de metteur en zen, il cumule les aptitudes relatives au travail en équipe, en organisation, coordination, planification et production. Ses qualités de formateur sont reconnues dans plusieurs milieux professionnels (scolaire, étudiant, social et musical). Et il écrit aussi articles et critiques pour le site quotidien le plus lu sur la chanson française, NosEnchanteurs, et fut régulièrement invité sur France Bleu Bourgogne pour sa liberté de parole et son regard non conventionnel sur la société. Mais, là où il s’éclate le plus actuellement, c’est dans sa capacité à relier ses semblables si différents sur des projets originaux et créatifs. En particulier, en sensibilisant des publics éloignés des publics éloignés des arts et des cultures (interventions en milieu scolaire, dans les quartiers, en hôpitaux spécialisés, en EHPAD, en milieu carcéral…), aux problématiques environnementales. Il a même imaginé un concept intitulé « Écologie Populaire » (dite ECO’POP) dont l’objectif est de poser des passerelles entre des binômes écologue/artiste et ces publics particuliers.

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Commentaires 4

  1. catherine Laugier says:
    il y a 11 ans

    Attention, ce spectacle qu’on a bien envie de voir n’est donné que jusqu’au samedi 25 juillet à 21 h :
    http://www.avignonleoff.com/programme/2015/par-titre/a-z/benoit-paradis-trio-13934/

    Reply
  2. Danièle Sala says:
    il y a 11 ans

    Quel joual fun, j’en suis toute cramper ! à ne pas louper donc, pour s’enfirouaguer . C’est au boutte !

    Reply
    • Michel Kemper says:
      il y a 11 ans

      Je ne savais que même Danièle avait fait québécois-joual en deuxième langue. Faut que je prenne des cours d’urgence…

      Reply
  3. Norbert Gabriel says:
    il y a 11 ans

    Conseil d’ami, quand vous irez voir ces réjouissants cousins de la Belle Province, mettez vous plutôt à gauche, au pied de la scène, vous profiterez au mieux des sourires et du charme de Chantale Morin, une blonde bin affriolante, dans tous les sens du terme… Et une sacrée bonne pianiste… J’étais au pied de la caméra qui a filmé cet extrait à Only French, donc aux pieds de Chantale…

    Reply

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